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August 2005 - Messages
25 août 2005, 12:00
Le goût des autres
Vous allez rire. Beaucoup même, parce que c'est souvent très drôle. Cela s'appelle l'Horloge biologique, c'est le nouveau film de Ricardo Trogi qui sort la semaine prochaine, et malgré ce qu'en disent ses auteurs (Jean-Philippe Pearson, Patrice Robitaille et Trogi), il s'agit bel et bien de la suite de leur film précédent, que vous avez presque tous vu et qui s'intitule Québec-Montréal.

Une suite puisque ce film part des deux mêmes prémisses que l'autre. D'abord ce vieil adage qui veut que la tragédie des uns soit la comédie des autres, et ensuite cette même troublante constatation: la faillite du couple à l'ère de l'hyper-individualisation et de la marchandisation sentimentale qui veut que, l'objet du désir ne convenant plus, on le jette pour mieux le remplacer. Cela à la différence près que le couple se transforme ici en famille, élargissant le fossé qui sépare les préoccupations des mâles de celles des femelles.

Mais la trame de fond qui unit véritablement ces deux comédies, c'est la vérité. Pas comme dans l'"heure de vérité" ni comme dans "il pose les vraies questions". La vérité comme dans la banalité des petits moments de lâcheté, des trahisons, des mensonges que l'on se fait à soi-même, du cul qui étourdit ou qui intoxique, de l'impossibilité de communiquer. La vérité du désœuvrement d'une génération torturée entre l'appel de la famille et l'envie de poursuivre l'illusoire party que la société de loisirs dans laquelle nous vivons a élevé au rang d'idéal.

Cette vérité, elle se retrouve aussi dans la langue des films de Trogi. On y parle vrai, on y parle trash. C'est une langue vulgaire, dites-vous? Certainement. Vulgaire au sens premier du terme: banale, courante, "mise en usage par le commun des hommes (sans aucune valeur péjorative)", dixit Le Robert. Cette vulgarité, ce n'est pas de la frime, ce n'est pas pour choquer, mais pour faire vrai. C'est même un gage de sincérité. En comparaison, les intellectuels des Invasions barbares et du Déclin parlent peut-être un peu joual, mais il s'agit tout de même d'une autre langue, celle d'universitaires, alors que les personnages des films de Ricardo Trogi - des enfants de ces baby-boomers attachés à une certaine idée de la culture -, eux, ne frémissent certainement pas à l'idée de se faire parler des bouleversements de l'an 1000 alors qu'on leur administre la salvatrice branlette en fin de programme d'un massage avec extra.

Toute cette vérité a le don de faire rire, disais-je. On rit gras, bien débile, et souvent jaune. Parce que les répliques de ce film amusent autant par leur authenticité qu'elles nous affligent en nous renvoyant une image tout à fait juste, mais ô combien accablante de notre époque.

Une ère où faire des enfants serait l'acte le plus absurde que l'on puisse commettre? C'est l'idée qui me taraudait en sortant du cinéma l'autre soir. C'est aussi la question que semble poser ce film. Faut-il se retirer du monde pour survivre en couple, en famille, sans plier devant la tyrannie d'un monde de jouissance intempestive où l'image qu'on nous envoie du bonheur est celle d'une liberté absolue, tandis que l'image du père de famille ressemble, le plus souvent, à celle d'un imbécile heureux, prisonnier d'une mini-van, qui feint la béatitude en attendant le divorce pour enfin revivre?

Je n'ai pas de réponse. Le film de Trogi non plus, et c'est sa plus grande qualité. Celle de ne pas être un film moralisateur, mais qui dépose un bilan. Il n'analyse pas la détresse de ces jeunes hommes écartelés entre des idéaux irréconciliables, mais il la montre. Il la dit.

C'est déjà beaucoup.

ooo

Un souvenir récent.

Il fait chaud. Très chaud. Sur la terrasse bondée du bar, les corps s'effleurent, se heurtent. Chaque petit espace entre eux est comblé par le désir. Par l'envie. "Tu sais, la vie, ça peut aussi être un océan de possibilités", me soupire tristement un ami, marié, dont les pupilles vacillent au rythme des seins pratiquement dénudés qui suivent les contre-temps d'un rap générique.

C'est à lui que je pensais en quittant la salle de projection. À son "océan de possibilités" qui aurait très bien pu faire partie des dialogues de cette Horloge biologique que vous allez sans doute adorer, comme moi, mais dont vous ressortirez un peu déprimés quand même.

Surtout, ne vous inquiétez pas de cette saveur un peu âcre qui vous sera restée en bouche. C'est pas la faute au beurre synthétique qu'ils mettent dans le popcorn, c'est la vérité qui goûte un peu le crisse.

25 août 2005, 12:00
Le protocole compassionnel
Un athlète se pète la gueule. Solidement. C'est un jeune espoir du cyclisme. Un jour comme un autre, en revenant de l'entraînement, il dévale une rue à pleine vitesse, la voiture à l'intersection devant lui oblique sans avertir, il ne peut l'éviter, rentre dedans, et se retrouve avec des vertèbres fracassées, sous traction dans un lit d'hôpital. Pas condamné, mais vraisemblablement très très amoché.

Et là, le défilé commence. Il y a tous ceux qui font de la projection et se disent: ça aurait pu être moi, ça aurait pu m'arriver cent fois, ils viennent l'encourager comme ils voudraient qu'on les encourage aussi. Évidemment, les médias sont là pour avilir cet acte de solidarité. Les flashes des kodaks crépitent, et la lumière vive, comme vous le savez, attire inévitablement les insectes.

Aussi, suit rapidement l'autre défilé, beaucoup moins honorable: celui des insectes en question, les gentils opportunistes. Ils viennent offrir leur soutien, souvent matériel celui-là. Ils donnent des télés, des babioles, tout le monde essuie une larme, les journalistes accourent encore, les flashes des kodaks crépitent à nouveau, attirant d'autres bibittes...

Les étapes du protocole compassionnel sont ainsi respectées, point par point.

Qu'est-ce que ce protocole, me demandez-vous? Il consiste à prendre connaissance d'un drame humain, à décider si on épousera ou non la cause, puis, le cas échéant, à se précipiter au chevet de l'éclopé afin de montrer à la face du monde que l'on a un grand cœur, que l'on est peut-être un puissant homme d'affaires, qu'on écrase peut-être la concurrence, mais qu'on peut aussi faire preuve de bonté, s'octroyant ainsi une inestimable visibilité médiatique qui nous place en odeur de sainteté.

Si vous voulez, c'est le spectacle de la générosité intéressée, organisée, "packagée".

C'est aussi ce protocole qui transforme l'espace médiatique en perpétuel téléthon. Ce n'est pas nouveau, mais ce n'en est pas moins nauséabond. Par exemple, chaque été, des dizaines de tournois de golf au profit de tel ou tel organisme de charité ou de recherche sur les maladies x, y et z ont lieu. Et pour chacun d'entre eux, on engage un photographe afin de publier dans les journaux la gueule des gentils représentants d'entreprises qui veulent bien contribuer à amasser des fonds. L'hiver, c'est un bal, un encan, un cocktail dinatoire, peu importe, pourvu que les kodaks soient là.

Non content de donner, on veut se voir en train de donner, et plus important encore, être vu en train de donner. Cela n'enlève rien à la beauté du geste, dites-vous? Je n'en suis pas si sûr. Il me semble plutôt qu'il y a quelque chose d'odieux dans cette récupération du malheur des autres.

Les kodaks étaient déjà là, ils m'attendaient, se défendront certains de ces généreux insectes. Ah oui? Et qu'est-ce qui vous empêchait de les renvoyer, de réclamer un peu d'intimité? Ou peut-être êtes-vous tellement habitué à donner dans le regard du public que vous êtes bien incapable de vous passer de cet œil attendri qui se pose sur vous, l'homme bon?

Donner sans rien attendre en retour, vous connaissez? Donner sans rien demander, dans l'anonymat, voilà le seul véritable acte de bonté qui vaille encore, surtout si l'on est riche et célèbre.

Le reste n'est que publicité malodorante. Ce n'est que la mise en scène d'une bienveillance plus ou moins feinte. Une pestilentielle autopromo.

Et tiens, toujours à propos des téléthons.

Vous avez peut-être flairé le léger parfum de scandale qui plane au-dessus de l'affaire du petit Anthony, mort d'un cancer incurable au cerveau la semaine dernière? On apprenait d'abord que son père a profité de la rubrique nécrologique pour réclamer des dons lui étant adressés personnellement. Pas à la Société canadienne du cancer, pas à Rêves d'enfants, pas à Leucan. À lui. Mais bon, si le monde est assez toton pour donner...

Le plus navrant, c'est plutôt son aveu à Arthur qui, l'autre jour, passait le bonhomme au cash sur les ondes, mettant en doute l'intégrité d'une entreprise de collecte de fonds pour envoyer Anthony suivre une cure de la dernière chance à Houston.

L'aveu en question? C'est que le père, désespéré, avait plus ou moins tu les mises en garde des médecins d'ici qui lui ont affirmé que ce traitement est une arnaque justement conçue pour attirer ceux qui n'ont plus que des chimères auxquelles s'accrocher.

On peut comprendre le père d'avoir tenté le coup, on comprend moins bien que les médias qui ont participé à la collecte de fonds n'aient pas mieux fouillé le dossier avant d'apporter leur soutien.

Un moment de naïveté plus grave qu'il n'apparaît. Car la leçon qu'on en tire risque de nous placer dans une désagréable position où l'on présume désormais de la malhonnêteté des gens qui réclament de l'aide. Cela participe du même triste cancer de l'altruisme qu'induisent aussi ceux qui ne donnent qu'en présence d'une caméra.

Cela s'appelle la méfiance.

4 août 2005, 12:00
De la drogue, des strings, des cartes postales et François Reny
Il y en a qui abhorrent cette période de l'année où tout fonctionne au ralenti. Impossible de joindre qui que ce soit, des remplaçants partout, même à la télé et à la radio... ce qu'on peut s'emmerder l'été, grommellent-ils.

Permettez? Suis pas d'accord. Ce moment, c'est le meilleur. Tout s'arrête, le temps se dilate. Même les priorités changent, se disloquent, ne serait-ce que pour quelques jours. Pour preuve, la nouvelle qui m'a le plus troublé la semaine dernière, c'est le retour de François Reny à la télé. Cela m'obsède et m'afflige encore plus que l'état lamentable du programme spatial états-unien dont les déboires ne m'inspirent que poésie aéronautique: Ô NASA, suspends tes vols...

Par ailleurs, vos effusions épistolaires, elles, ne prennent guère de vacances à en juger par l'affluence du courrier qui me parvient ces jours-ci, à commencer par cette délicate prose concernant ma position très favorable à l'endroit de la dernière édition du Festival d'été de Québec: "Heille Desjardins, ils te payent combien pour écrire ça? C'est un festival de merde, bourré de pub partout, et en plus, il faut payer pour y aller. Ils te donnent quoi pour te rendre si docile, toi qui leur faisais la job les autres années? De la boisson? De la drogue?"

Vous avez l'air con comme ça, Monsieur ou Madame Machin, mais ce n'est pas une si mauvaise idée. De la boisson, de la drogue... Ce pourrait être efficace, surtout si l'envie leur prend d'inviter Philippe Lafontaine à nouveau l'an prochain. Le cas échéant, le gens du Festival seront heureux de savoir que j'aime le chardonnay très froid, les bières blondes, la vodka russe avec du tonic, le marocain, le jamaïcain, mais surtout, je n'aime pas François Reny, bien qu'il sécrète un je-ne-sais-quoi qui engourdit aussi le sens critique.

Rare position neutre dans l'émoi et la clameur que suscite ne serait-ce que la mention d'une énième réforme scolaire, Mme Mongrain écrivait quant à elle, sur notre site Internet: "Cher monsieur Desjardins, si je ne m'abuse, vous avez, à peu de chose près, l'âge de mon fils aîné. Laissez-moi vous dire que lorsque mon rejeton a amorcé sa scolarité, je ne comprenais déjà plus grand-chose au système d'éducation. Au fil du temps, les maths, le français et toutes les matières connexes m'ont perdue dans le détour. Je suis pourtant loin d'être ignare. J'ai terminé avec succès des études universitaires et n'ai jamais cessé de chercher à enrichir mes champs de connaissance. Pourtant, lorsque venait le temps de seconder mes fils dans leur apprentissage scolaire, je me sentais aussi à l'aise qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine. La réforme que vous dénoncez sera-t-elle pire, ou meilleure? Je n'en sais trop rien. [...] De toute façon, croyez-en mon humble expérience, il est vain de s'insurger, de se faire du mauvais sang. Nos chers décideurs n'en feront qu'à leur tête. Seule consolation au tableau: tous les jeunes de cette génération auront droit au même traitement. On verra bien où cela nous mène. Déjà, votre génération sait à peine écrire et elle peine à compter sans calculatrice. Et vous ne vous en portez pas plus mal."

Vous avez bien raison Mme Mongrain, le rouleau compresseur de l'appareil étatique ne saurait être arrêté. Anyway, l'aile jeunesse du Parti libéral du Québec a compris que d'autres combats primordiaux doivent être menés pour qu'enfin nos jeunes puissent apprendre en toute quiétude. Que proposent ces politiciens de demain comme priorité dans nos écoles publiques, me demandez-vous? L'imposition d'un code vestimentaire pour y éradiquer le port du string.

C'est quand même rassurant, non? Notre génération sait effectivement à peine écrire, mais pour ce qui est d'élever la connerie au rang d'art, elle peut se mesurer, et cela sans aucun complexe, à tous les diplômés du cours classique qui remplissent les sièges de l'Assemblée nationale.

Un drôle de numéro m'écrit. Celui-là, en plus d'avoir une calligraphie de rugbyman sous acide, me prend pour une agence de rencontres internationales: "Monsieur, je vous écris cette lettre pour vous demander si cela est possible de me mettre en rapport et de correspondre amicalement avec une dame canadienne habitant au Québec, âgée de 50 à 60 ans, parlant le français, aimant la nature, la mer, ainsi que pour échanger des cartes postales. Je joins dans ma lettre une carte postale de Bruxelles, qui j'espère vous fera plaisir. Jean Hunin."

Mon pauvre, il n'y a malheureusement personne dans mon entourage, pas même au bureau, qui corresponde à ce que vous cherchez. Cependant, je fais suivre votre demande à un autre membre de la profession qui organise des voyages de groupe avec des personnes de votre âge. Il s'agit même d'une célébrité locale, bien qu'on se demande toujours pourquoi. Peut-être connaissez-vous déjà François Reny?

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