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July 2005 - Messages
28 juillet 2005, 12:00
Le goût de la vérité
Vous allez rire. Beaucoup même, parce que c'est souvent très drôle. Cela s'appelle l'Horloge biologique, c'est le nouveau film de Ricardo Trogi qui sort la semaine prochaine, et malgré ce qu'en disent ses auteurs (Jean-Philippe Pearson, Patrice Robitaille et Trogi), il s'agit bel et bien de la suite de leur film précédent, que vous avez presque tous vu et qui s'intitule Québec-Montréal.

Une suite puisque ce film part des deux mêmes prémisses que l'autre. D'abord ce vieil adage qui veut que la tragédie des uns soit la comédie des autres, et ensuite cette même troublante constatation: la faillite du couple à l'ère de l'hyper-individualisation et de la marchandisation sentimentale qui veut que, l'objet du désir ne convenant plus, on le jette pour mieux le remplacer. Cela à la différence près que le couple se transforme ici en famille, élargissant le fossé qui sépare les préoccupations des mâles de celles des femelles.

Mais la trame de fond qui unit véritablement ces deux comédies, c'est la vérité. Pas comme dans l'"heure de vérité" ni comme dans "il pose les vraies questions". La vérité comme dans la banalité des petits moments de lâcheté, des trahisons, des mensonges que l'on se fait à soi-même, du cul qui étourdit ou qui intoxique, de l'impossibilité de communiquer. La vérité du désœuvrement d'une génération torturée entre l'appel de la famille et l'envie de poursuivre l'illusoire party que la société de loisirs dans laquelle nous vivons a élevé au rang d'idéal.

Cette vérité, elle se retrouve aussi dans la langue des films de Trogi. On y parle vrai, on y parle trash. C'est une langue vulgaire, dites-vous? Certainement. Vulgaire au sens premier du terme: banale, courante, "mise en usage par le commun des hommes (sans aucune valeur péjorative)", dixit Le Robert. Cette vulgarité, ce n'est pas de la frime, ce n'est pas pour choquer, mais pour faire vrai. C'est même un gage de sincérité. En comparaison, les intellectuels des Invasions barbares et du Déclin parlent peut-être un peu joual, mais il s'agit tout de même d'une autre langue, celle d'universitaires, alors que les personnages des films de Ricardo Trogi - des enfants de ces baby-boomers attachés à une certaine idée de la culture -, eux, ne frémissent certainement pas à l'idée de se faire parler des bouleversements de l'an 1000 alors qu'on leur administre la salvatrice branlette en fin de programme d'un massage avec extra.

Toute cette vérité a le don de faire rire, disais-je. On rit gras, bien débile, et souvent jaune. Parce que les répliques de ce film amusent autant par leur authenticité qu'elles nous affligent en nous renvoyant une image tout à fait juste, mais ô combien accablante de notre époque.

Une ère où faire des enfants serait l'acte le plus absurde que l'on puisse commettre? C'est l'idée qui me taraudait en sortant du cinéma l'autre soir. C'est aussi la question que semble poser ce film. Faut-il se retirer du monde pour survivre en couple, en famille, sans plier devant la tyrannie d'un monde de jouissance intempestive où l'image qu'on nous envoie du bonheur est celle d'une liberté absolue, tandis que l'image du père de famille ressemble, le plus souvent, à celle d'un imbécile heureux, prisonnier d'une mini-van, qui feint la béatitude en attendant le divorce pour enfin revivre?

Je n'ai pas de réponse. Le film de Trogi non plus, et c'est sa plus grande qualité. Celle de ne pas être un film moralisateur, mais qui dépose un bilan. Il n'analyse pas la détresse de ces jeunes hommes écartelés entre des idéaux irréconciliables, mais il la montre. Il la dit.

C'est déjà beaucoup.

ooo

Un souvenir récent.

Il fait chaud. Très chaud. Sur la terrasse bondée du bar, les corps s'effleurent, se heurtent. Chaque petit espace entre eux est comblé par le désir. Par l'envie. "Tu sais, la vie, ça peut aussi être un océan de possibilités", me soupire tristement un ami, marié, dont les pupilles vacillent au rythme des seins pratiquement dénudés qui suivent les contre-temps d'un rap générique.

C'est à lui que je pensais en quittant la salle de projection. À son "océan de possibilités" qui aurait très bien pu faire partie des dialogues de cette Horloge biologique que vous allez sans doute adorer, comme moi, mais dont vous ressortirez un peu déprimés quand même.

Surtout, ne vous inquiétez pas de cette saveur un peu âcre qui vous sera restée en bouche. C'est pas la faute au beurre synthétique qu'ils mettent dans le popcorn, c'est la vérité qui goûte un peu le crisse.

21 juillet 2005, 12:00
La fascination du pire
À force de combattre le mal, on finit par le voir partout. Même s'il n'y est pas.

C'est encore pire lorsque l'on s'attaque à quelque chose d'insidieux, de sournois, d'insaisissable. Comme le racisme, tiens.

Comment voulez-vous prouver qu'on vous a refusé un emploi, de l'avancement, un logement ou une place en garderie en raison de votre couleur, de votre accent, de votre race? Que pouvez-vous faire contre les regards de biais, la haine silencieuse, l'écrasante ignorance d'une population fortement homogène et sa crainte séculaire de l'étranger?

Que voulez-vous dire quand, dans la file au guichet automatique, la personne devant vous remarque que vous êtes d'une autre couleur, puis vérifie plus ou moins inconsciemment si son portefeuille est toujours en place dans sa poche arrière?

Rien. Sinon éduquer, ce qui demande des moyens, et surtout du temps, beaucoup de temps. Parfois même des générations.

Par ailleurs, si une compagnie archi-connue se met les pieds dans les plats en proposant un emballage de bonbons controversé que l'on perçoit comme une représentation portant atteinte à l'image des Noirs, l'occasion est trop belle, on saute donc dessus.

C'est ce qui s'est produit la semaine dernière quand une chaîne de dépanneurs s'est retrouvée au banc des accusés, victime d'un procès d'intention alors que sa seule faute avait été d'avoir manqué de jugeote.

Remarquez, je comprends bien le geste. Ce n'est pas de la paranoïa, mais un symptôme de l'impuissance à laquelle font face plusieurs groupes de défense des droits des minorités. Devant le silence des médias face aux abus du quotidien dont la banalité renvoie le plus souvent à l'anecdotique, ce qui ne fait pas du matériel à "nouvelles", ces groupes savent faire preuve d'un opportunisme qu'on peut difficilement leur reprocher. Ou à tout le moins, qu'on peut tenter de comprendre.

Ces incidents mineurs, ces conneries media friendly, ce sont des véhicules pour faire passer des messages que l'on entend trop peu souvent. Dans ce cas-ci, le rappel d'un racisme qui existe toujours, sorte de virus social dont les victimes souffrent dans un silence qu'on devine douloureux.

Le problème, dans le cas des bonbons, c'est qu'on a un peu l'impression que ces activistes aux visées tout à fait nobles prennent un tank pour écraser une fourmi. Ce qui discrédite toute l'entreprise aux yeux d'un public qu'on cherche à conscientiser, mais qui finalement se rebiffe devant l'évidente exagération qu'on fait de l'incident.

Je le répète, ce n'est pas de la paranoïa mais, en quelque sorte, une déformation professionnelle. Comme je vous le disais, à force de combattre le mal, on le voit partout. À partir du moment où vous observez la société, où vous la critiquez en la passant à travers votre lorgnette, par le filtre de vos propres valeurs, des détails anodins prennent une dimension démesurée.

Prenez-moi, par exemple. J'aime pas les flics, et chaque fois qu'il y en a un qui donne un coup de pied dans un ballon, j'ai envie de crier à la brutalité policière.

Mais pour revenir au sujet, il arrive que l'on vise tout à fait juste et que ces détails, recelant parfois des vérités bien plus graves, agissent comme un révélateur. Comme il arrive que l'on s'égare, que l'on crie au loup alors que le loup, ben, y est juste pas là.

C'est la fascination du pire, c'est l'envie de voir des manifestations tangibles qui justifient le combat que l'on mène. Mais c'est aussi l'une des pires erreurs que l'on puisse commettre. Pire, dans ce cas précis, parce que cela banalise le vrai racisme, celui qui se fait intentionnellement ou, encore, par atavisme. Pire, parce que cela rallie l'opinion publique contre sa cause, alors qu'on cherchait justement l'effet contraire.

Pire encore, parce qu'en montant aux barricades pour un paquet de bonbons parfaitement inoffensif, on se drape dans la même rectitude politique que le raciste qui ne dit plus "crisse de nègre", mais "bonjour Monsieur", avant d'annoncer en souriant: "désolé, la job est déjà prise".

14 juillet 2005, 12:00
Précoce, le bilan
Inutile d'attendre plus longtemps. Mon bilan, je le rends tout de suite. Et pourtant, au moment de mettre sous presse, je n'aurai pas encore assisté aux spectacles des Bénabar, Dinosaur Jr, Le Nombre, Les Secrétaires Volantes, Keren Ann, Les Trois Accords ou Calexico. Pas non plus à la grande fête des Cowboys Fringants.

Inutile d'attendre plus longtemps, puisque ce bilan, j'aurais presque pu le déposer avant même que la première note ait été pincée sur les cordes de la Gibson de Daniel Lanois, avant même de voir la place D'Youville s'enflammer au son de la world fusion d'Ojos de Brujo, avant même d'avoir raté l'excellente (paraît-il) résidence de Jérôme Minière, et même avant que ZZ Top ramène son rock de primates et fasse sourdre l'huile à moteur du sol des Plaines.

Comment aurais-je pu faire cela? En consultant la programmation, tiens. Et cette année, non seulement vais-je applaudir qu'elle soit enfin parvenue à concilier les grands rassemblements populaires (de bien meilleure qualité, dans l'ensemble) et les obscurs objets du désir des mélomanes, mais je suis prêt à la défendre. Presque en entier. Sauf peut-être les Baby Spice - alias Les Filles - et la famille Dion, parce que bon, faut pas exagérer non plus...

Aussi, cela donnera peut-être la chance aux gens du Festival d'été de Québec de souffler un peu, de faire redescendre la pression, de desserrer le poing. C'est que je les sens exceptionnellement fébriles cette année. Impression partagée par certains collègues qui ont constaté, comme moi, que l'organisation est sur les dents, bataillant fort pour préserver une image qui a durement souffert par les années passées.

Des années où le Festival semblait pris dans les portes tournantes d'un virage incertain, tablant parfois sur les grands événements au détriment du reste. Des années où, en tentant de faire plaisir à tout le monde, il passait très près de ne plus plaire à personne. Mais le voilà revenu en force, faisant taire les esprits les plus chagrins. Y compris le mien.

Et ZZ Top, dites-vous? Du rock ringard, entends-je? Oubliez la performance sur le pilote automatique de ces australopithèques du blues-rock, oubliez leur jeu relâché. On nous avait promis de grands rassemblements, de gros événements sur les Plaines. La première fin de semaine du Festival nous en proposait deux en deux soirs: Simple Plan provoquant d'abord la plus importante surprise en fédérant des dizaines de milliers de jeunes bravant une température exécrable; les Texans battant des records de foule le lendemain. Encore mieux que Béru et Wyclef l'an dernier.

On avait déjà compris la logique de la chose, soit que l'idée plutôt élitiste d'éduquer le public avec des shows plus obscurs sur de grandes scènes ne tient tout simplement pas la route. Des spectacles de "découvertes" qui attireraient 50 000 personnes ou plus tiennent du fantasme. Vous pouvez cependant rameuter tout ce beau monde pour assister à un spectacle divertissant (dans le pire des cas, ZZ Top, au moins, c'est drôle, contrairement à Star Académie), faire exploser la caisse enregistreuse, et profiter de cette manne pour redonner aux amateurs moins nombreux de musiques en marge. Eux iront voir les Fred Fortin, Lhasa, Charlélie Couture, Albin de la Simone, Calexico ou Tinariwen, "financés" par les grosses pointures. Tout est question d'équilibre, de ne pas laisser les machines à imprimer du fric avaler les musiques émergentes, ce que le Festival est parvenu à accomplir cette année, mais qui semblait beaucoup moins évident l'an dernier.

Autrement, parlant de solutions de rechange, le concubinage forcé du FEQ avec le Festival OFF est à la limite de la perfection symbiotique. Le premier propose un événement s'adressant à un plus large public. Le second, en réaction, prend d'énormes risques avec un budget famélique pour amener des curiosités chez nous au même moment. L'éventail n'en est que plus vaste, la coexistence, admirable, les choix, multipliés, les quelques faiblesses de l'un compensées par l'audace de l'autre.

Vous permettez une prédiction en terminant? Records de ventes du macaron malgré l'augmentation du prix. Critiques très élogieuses dans l'ensemble, à moins d'une hécatombe. Sans être parfaite, une édition moins pépère, moins "valeur sûre", plus baveuse et vivifiante, en équilibre, comptant sur autre chose que deux ou trois gros noms et un hommage (invariablement pénible) pour faire briller l'ensemble, dira-t-on.

Mais bon, trêve de louanges, soient-elles divinatoires ou non. Je ne sais pas pour vous, mais moi, trop de gentillesse, ça me tombe sur les nerfs.

7 juillet 2005, 12:00
La confiture et la culture
La pédagogie, c'est la science de l'enseignement. Ou si vous voulez, c'est un lubrifiant pour faire entrer le savoir dans le cerveau des enfants.

Un exemple? Un prof au tout début de mon secondaire avait trouvé un mécanisme d'une redoutable efficacité pour nous faire mémoriser l'ordre des planètes du système solaire. Une phrase toute simple, mais dont je me souviens encore parfaitement, presque 20 ans plus tard: Mon Vieux Tu Me Jettes Sur Une Nouvelle Planète. La première lettre de chaque mot était aussi la première du nom de chaque planète, dans l'ordre: Mercure, Vénus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, Pluton. Aussi con que ça.

Parfois, je ne suis plus trop certain: c'est Pluton ou Neptune en dernier? Je me rappelle la phrase, et c'est réglé. Je vous disais que la pédagogie est un lubrifiant, mais parfois, c'est encore mieux, c'est de la Krazy Glue. Le savoir entre, et après, il reste collé là.

En ce sens, la réforme de l'enseignement qui s'apprête à passer au secondaire apparaît comme une absurdité. Comme si les pédagogues avaient poussé le bouchon tellement loin qu'il ne restait plus de savoir, mais que du lubrifiant et de la colle. Rien d'autre.

À Montréal, où la commission scolaire a publié en catastrophe les paramètres d'évaluation de ce nouveau bulletin du secondaire sans notes, les profs déchirent déjà leur chemise. Et ils ont bien raison.

En géographie, par exemple, on demandera à l'élève de construire "sa conscience citoyenne à l'échelle planétaire", lui octroyant une "note" allant d'exceptionnelle à insuffisante, en passant par une déclinaison d'acceptables et de plus ou moins passables.

Tout est question de compétences, jamais de connaissances.

En histoire, il sera encore question de bâtir sa conscience citoyenne, alors que dans d'autres matières, il ne s'agira pas de maîtriser une technique ou d'avoir retenu des principes de base, du savoir, mais de réinvestir sa compréhension des textes, d'interagir, de se développer, et tout le bataclan pédago-psychologique en vogue.

À croire que l'école est devenue un vaste cours de croissance personnelle. On veut que nos enfants soient heureux, qu'ils ne connaissent pas l'échec, qu'ils s'épanouissent, qu'ils s'expriment librement, qu'ils évoluent dans un environnement exempt de tout traumatisme potentiel. Le paradis, quoi.

Pourtant, apprendre, cela fait parfois un peu mal. C'est ce qu'ont compris les Suisses, dont la réforme scolaire - fortement contestée depuis son implantation, il y a 10 ans - a servi de modèle à la nôtre. Réforme sur laquelle ils reviennent désormais, ramenant les notes, le redoublage et autres échelles d'évaluation plus objectives à l'ordre du jour.

Espérons seulement que le ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, qui s'y est rendu afin de mieux saisir les écueils encourus là-bas, aura compris l'essentiel du problème, et aussi, pour emprunter au jargon de la réforme, qu'il saura réinvestir sa compréhension de la situation.

Car la pédagogie, c'est utiliser de la confiture pour faire avaler une pilule au goût un peu amer. Mais sans le savoir qu'elle sert à faire passer, cette confiture n'est bonne que pour les tartines.

ooo

Il y a certaines personnes avec lesquelles il est plutôt troublant de tomber d'accord. C'est le cas pour Marc Bellemare. Commentant les dépassements de coûts des rénovations du Palais Montcalm, l'aspirant à la mairie de Québec -qui, à mon avis, et à mon grand dam, n'aura qu'à se pencher pour ramasser le poste - disait à une journaliste du Journal de Québec: "Avec les dérapages financiers, les gens ont la culture en aversion."

C'est vrai. S'il y a un milieu où la sous-évaluation a l'heur de déplaire aux gens, c'est bien celui de la culture. L'infâme, l'inutile, la triviale, la péteuse de broue.

Remarquez, ces dépassements sont un véritable scandale, mais de réduire cela à une culture de la culture est parfaitement malhonnête. Les dérapages financiers sont plutôt une parade politique, et c'est là le vrai problème. Services publics, voirie, autoroutes, métro, recensement des armes à feu, name it, nos gouvernements ont rarement les couilles d'avouer aux citoyens ce qu'il en coûtera véritablement.

Je vous le disais, je suis d'accord avec Marc Bellemare, beaucoup de gens ont la culture en aversion. Mais personnellement, je réserve mon dégoût pour les politiciens opportunistes qui ne ratent pas une occasion d'exagérer les faits ou d'extrapoler malicieusement afin de fédérer les électeurs sous la réconfortante bannière de l'indignation.

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