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June 2005 - Messages
30 juin 2005, 12:00
Le Département des plaintes (encore!)
Youpelaï, du courrier.

Yves Bolduc écrit, en réaction à ma chronique d'il y a deux semaines, concernant la violence des flics au hockey:

"Trop facile, mon cher Desjardins. Votre texte est proprement tendancieux. Vous servir d'une partie de hockey pour glisser vers la brutalité policière ne fait pas très sérieux. Et surtout, ça banalise ce qui ne devrait pas l'être.

La brutalité policière existe pour de vrai, en dehors des enceintes sportives, dans la rue, chez le dépanneur, dans les salles d'interrogatoires. Et ce n'est pas un jeu. Quand un policier abuse de son uniforme pour humilier un jeune Noir, quand un citoyen se fait molester par un malabar en casquette, quand les gros bras insultent des femmes violentées, tout ça, ce n'est pas un jeu. Car l'adversaire n'a pas la possibilité de répliquer. De donner de la bande et de mettre en échec celui qui se sert de son pouvoir pour intimider."

Certes, la violence que vous décrivez est bien pire encore que celle commise par quelques crétins sur une patinoire, mais il existe un code de déontologie et un système - bien imparfait, j'en conviens - permettant de punir les policiers dans la mesure où ils commettent ces fautes dans le cadre de leurs fonctions.

Il s'agissait ici de montrer que l'autorité morale dont disposent les flics sur les gens ordinaires ne s'estompe pas toujours une fois l'uniforme retiré, et que tant que certaines classes à part de citoyens profiteront de cet ascendant sur leurs semblables, dans quelque circonstance que ce soit, il faudra exposer ce rapport de force inacceptable.

Pourquoi l'écrire?

Parce que cela permet de renverser la situation. Pour une fois, ce sont eux qui se sentent pris au piège, qui ne peuvent pas répliquer comme ils le voudraient. Pour une fois, ce sont eux qui ont peur.

Appelez ça comme vous voulez, moi, j'y vois comme une forme de justice.

Mais c'est si bien parti, on continue tout de suite avec un autre message, en direct de mon répondeur. C'est le genre que je préfère, probablement parce que les lecteurs qui me téléphonent sont les plus pompés.

"Je m'appelle Marco, je viens de la Gaspésie. Ça prend vraiment des préjugés de petit bourgeois pour pas être capable d'admettre que le Québec a commencé en Gaspésie, qu'on voit au fond des rivières à 30 pieds de profondeur... Pis toi, tu me parles de la rivière Saint-Charles qui est d'un brun marde dégueulasse. Tu me parles de la ville et du lac Saint-Jean, tu connais pas grand-chose mon p'tit copain. Le Québec, c'est vrai que c'est beaucoup de contradictions, mais c'est pas avec des petits bourgeois ou des gens qui ont des idées arrêtées comme toi qu'on va aller plus loin. Bonne journée."

C'est vrai, mon p'tit copain Marco, sont belles les rivières en Gaspésie. D'ailleurs, après avoir sillonné la baie des Chaleurs, un bel été, je me suis arrêté quelques jours dans un chalet tout juste au bord de la Petite Cascapédia. Et là, devant cette splendeur liquide, j'ai déprimé. En bon petit bourgeois que je suis, j'ai désespéré de toutes ces plages désertées malgré les vacances de la construction, de ce coin de pays grignoté par l'exode, laissé en plan, de ce que l'absence d'élémentaires règles d'urbanisme peut provoquer, comme cette espèce de boulevard Hamel du pauvre qu'est la 132 aux alentours de Carleton ... J'ai chialé de tout ce que j'avais vu d'enfer pour enfin trouver un tout petit coin de paradis.

Sont tellement belles les rivières en Gaspésie, mon p'tit copain Marco, sont tellement pures, qu'on dirait que toute cette eau qui coule, c'est la péninsule qui pleure d'avoir été défigurée.

***

Permettez que cesse ici cet épisode larmoyant du Département des plaintes pour faire place à une plogue? Ou plutôt non, une plogue qui se transforme en plainte, mais de ma part. Vous suivez pas? C'est pas grave.

La plogue, c'est pour une série d'émissions de radio à la Première Chaîne de la SRC, cinq tête-à-tête (Pierre Falardeau et Pierre Foglia, Josée di Stasio et Suzanne Lapointe, Stéphan Bureau et Christiane Charrette, Stéphane Bourguignon et François Avard, Normand Brathwaite et Daniel Pinard), du monde qui parle, qui se marre, des monstres médiatiques qui redeviennent presque de simples humains. Ça s'appelle L'Autre Midi à la table d'à côté, et à part la mise en scène un peu nounoune, c'est vraiment du bonbon. Comment je le sais? Parce que je l'ai déjà écouté, c'est une reprise.

D'où ma plainte: lors de la première diffusion, on a fait parvenir l'information aux journalistes à la toute dernière minute. Seule publicité: des annonces maison sur les ondes de la Première Chaîne. Vous croiriez qu'ils vont mieux promouvoir cet excellent "programme" la seconde fois (en ondes à partir du 2 juillet)? Même pas. Du moins, pas encore.

Au fait, qu'est-ce qu'on dit dans ce temps-là: prêcher dans le désert, ou aux convertis?

23 juin 2005, 12:00
Plein de vie
Je pourrais vivre ailleurs. Plusieurs ailleurs. Toulouse, Paris, New York, Salzbourg, Prague, l'Andalousie, la Nouvelle-Angleterre perchée au bord de l'océan, le Vermont engoncé dans ses montagnes vertes, et sans doute une multitude d'autres paysages dont je ne connais pas encore les demi-teintes au coucher du soleil ou le bruit qu'y font les enfants après souper.

Mais j'aime vivre ici. J'aime ce Québec que j'ai l'impression de connaître par cœur, tout pogné dans ses contradictions, pas trop bien dans sa peau, maladroit et impétueux, comme un ado mal dégrossi. Je l'aime comme on s'attache à une fille pas trop jolie, ni vraiment moche, sans trop comprendre pourquoi. C'est un amour viscéral, irréfléchi.

J'aime le Québec même quand il se ment à lui-même, quand il croit dur comme fer que le succès de 110 % est l'irréfutable preuve de notre intérêt pour les débats d'idées. Je l'aime quand il garde son modèle québécois sous respirateur, parce qu'il adore les causes désespérées. Je l'aime parce qu'il veut. Parce qu'il a ce désir de faire de lui un monde meilleur.

Je l'aime aussi en touriste. J'aime son décor quand le jaune fluo des champs de canola m'explose à la gueule dans l'horizon du lac Saint-Jean, quand les phoques caracolent à fleur d'eau à quelques mètres du traversier qui lie Rivière-du-Loup à Saint-Siméon, quand ses prés vallonnés se perdent dans les nuages cotonneux à la frontière en Estrie. J'aime moins sa Gaspésie, paysage décrépit d'édifices commerciaux désaffectés où se tord la taule gaufrée, oxydée par l'air salin. Autrement, je ne connais rien de son Abitibi ou de sa Côte-Nord qui, préjugés obligent, ne me disent rien qui vaille. Mais j'aime la route entre Saint-Élie-de-Caxton et Louiseville, quand les terres m'avalent, et la voiture avec.

Je l'aime comme touriste, mais aussi comme "résidant permanent". J'aime Montréal, où j'ai brièvement vécu. Pas vous, paraît-il. Les sondages nous l'ont suffisamment répété la semaine dernière. Pourtant, je ne déteste pas sa laideur, son urbanisme psychotique, son chaos et même sa saleté. C'est plein de vie, cette saloperie de ville.

Et par-dessus tout, j'aime Québec. Surtout le verso de sa carte postale dont le Château Frontenac me laisse indifférent. Comme sa rue Saint-Denis qui longe les Plaines, sa rue Fraser, à l'ombre des érables qui ploient sous le poids des années, le quartier Saint-Jean-Baptiste où les fils s'entrecroisent en un filet de sûreté au-dessus des rues pentues et ce Saint-Roch ressuscité où se croisent squeegees et hommes d'affaires, formant un grotesque tableau.

J'aime sa campagne, à un jet de pierre. Son lac Saint-Joseph, et sa bourgeoisie tranquille. Sa rivière Jacques-Cartier et ses dangereux remous, son Mont-Sainte-Anne où à vélo, je crapahute entre deux ours noirs et un orignal que les coupes à blanc ont repoussés jusque-là.

J'aime même sa banlieue, où je vis désormais. Et quand les façades prévisibles de ses bungalows me désolent, quand le bruissement dans les feuilles ressemble au murmure de l'ennui ambiant, je m'y plonge au jogging, croisant un père de famille qui pousse une petite blonde faisant ses premiers mètres à bicyclette sans roues d'appoint, tournant ensuite un coin de rue pour découvrir une portée de chiots qui s'ébrouent dans une cour, sous le regard indolent de leur mère. Dans mes oreilles, le Hallelujah de Cohen repris par Jeff Buckley est suivi de L'Air du dehors de Jérôme Minière et je ne peux m'empêcher de penser: merde, c'est plein de vie, cette saloperie de ville.

Je l'aime, ce pays qui n'en est pas un, j'aime son décor, ses acteurs, et c'est sans doute cet amour qui me rend si sévère envers lui. Qu'on ne le confonde pas avec le déni de soi, avec de la haine de son propre peuple. Ce Québec est mon miroir, et il peut arriver que l'image qu'il me renvoie me dégoûte par moments. Le contraire serait pure complaisance. Patriotisme aveugle. Nationalisme crétin. Imbécile suffisance.

Amoureux, mais critique. Québec, je te garde à l'œil.

Me fais pas trop chier quand même, tout à coup que l'envie me prendrait d'aller voir ailleurs.

16 juin 2005, 12:00
Lancer frappé
Des jambettes, du cinglage, des coups bas, un gardien qui se prend pour Ron Hextall, son vis-à-vis se faisant quant à lui "cross-checker" derrière son but pour ensuite recevoir un coup de bâton parfaitement vicieux, et totalement inutile, puisque la rondelle est immobilisée. Et encore du cinglage, et encore des bâtons élevés, et encore des doubles échecs...

S'agirait-il de la liste des meilleurs moments d'un remake de Slap Shot que l'on serait presque rassuré. Mais tout cela ne relève pas de la fiction. C'est pure réalité. Dure comme la glace, tranchante comme la lame d'un patin.

S'agirait-il de hockey semi-pro qu'on ne ferait que sourciller. Mais tout cela est plutôt le fruit d'une rencontre entre amateurs. Du monde avec des jobs, comme vous et moi.

S'agirait-il, encore, d'une partie en séries éliminatoires qu'on dirait des joueurs qu'ils sont agressifs, combatifs. Mais tout cela se déroule au cours d'un entraînement amical, ces actes d'une extrême bassesse étant principalement l'œuvre d'une seule des deux équipes.

Je dis principalement, parce qu'à force de se faire taper dessus, on se tanne, et on réplique. Sauf qu'on se garde tout de même une légère retenue. Car ceux qui déclenchent la bagarre intimident. Non pas par leur stature, mais par leur statut, par leur job. Ceux qui cognent ne sont pas des citoyens lambda.

En dehors de la patinoire, ils sont flics. Sur la glace, ils font partie de l'équipe de seconde division de la Police de Québec.

C'est à leur demande que quelques joueurs d'une ligue d'amateurs ont accepté de bien vouloir s'entraîner avec eux, et cela, en prévision des prochains Jeux mondiaux des policiers et pompiers qui, comme vous le savez sans doute, se tiendront à Québec dès la semaine prochaine.

Il s'agit là d'une courtoisie, d'un service rendu, doit-on préciser. L'équipe de policiers manquait de temps de glace et de pratique, on a donc bien voulu accommoder ces gens.

"En finale, dans les pires tournois où le monde joue cochon, c'est moins pire que ça. C'est moins sauvage", raconte l'un des "civils", un peu amoché, mais surtout indigné du traitement qu'on a réservé à sa gang.

"Nous avons joué contre la Police de Lévis la semaine suivante, et bien qu'ils aient une équipe un peu moins forte, ce sont des gens polis et courtois... Je ne peux pas en dire autant de ceux de Québec... Le calibre de jeu est supérieur, mais ils n'ont aucune discipline. Leur jeu de passes est inexistant devant le but. Dans l'enclave, tout ce qu'ils veulent, c'est la mettre dedans", analyse un autre joueur, qui affirme quant à lui avoir été violemment frappé.

Mais peut-être vous demandez-vous pourquoi je vous raconte cette histoire?

Parce qu'elle m'est tombée dans les mains au moment le plus étrange. Je m'apprêtais à chroniquer sur les préjugés concernant la police, surtout les miens. J'allais vous servir les plus grossières jokes de flics, imaginant des épreuves proprement loufoques pour ces jeux mondiaux, comme le tir à la cible de couleur en mouvement, tiens. Des histoires grosses comme ça, des trucs abominables que les policiers se seraient empressés de rejeter du revers de la main. Haine du flic, se seraient-ils défendus. Préjugés ridicules, auraient-ils ajouté. Et ils auraient eu, dans un cas comme dans l'autre, un tout petit peu raison.

Mais voilà, cette histoire, c'est pas des jokes. Elle est bien réelle. Froide comme la glace, tranchante comme la lame d'un patin.

Une réalité qui fait bien plus mal que tous les préjugés qu'elle vient cependant alimenter.

Tous les policiers vous le diront, ils sont comme les médecins en quelque sorte, donc toujours en devoir. Constamment appelés à intervenir, même en civil, si un crime est commis sous leurs yeux ou si un citoyen en détresse réclame leur aide. C'est plus qu'un job, c'est un sacerdoce, un serment.

Alors que fait-on de la civilité, de la politesse, du savoir-vivre et du fair-play? Toujours en devoir, donc toujours courtois, toujours conscient de l'image que l'on projette, toujours en représentation, oui ou non?

Ah, en passant, pour ceux que ça intéresserait. Les flics ont perdu la partie. Sur un lancer de punition.

J'ai donc une seule question à poser aux joueurs de cette équipe.

Coudonc les boys, vous êtes juste nonos ou vous faites exprès?


9 juin 2005, 12:00
Le supplice de la goutte
Sainte-Foy, à deux pas de l'université. L'air est saturé du parfum écrasant des lilas. Des retraités émergent de leurs plates-bandes pour mieux y replonger, presque en cadence: on croirait une chorégraphie un peu grotesque. Un peu gériatrique aussi. Bungalows et lumbagos.

Inconsciente du ballet qui bat son plein à l'extérieur, Anabelle est là, assise devant moi, dans son salon de première maison de banlieue. Son bébé gazouille dans sa chambre.

C'est le mélange d'indignation et de désespoir émanant de sa lettre qui m'a amené à l'appeler. Elle venait de recevoir le dépliant du gouvernement du Québec intitulé Réaliser le Québec de demain. Dedans, des statistiques et des chiffres qui, sur papier, démontrent hors de tout doute que le gouvernement de Jean Charest encourage la famille, met l'accent sur l'éducation, soutient le développement social. Exemple patent de cette indiscutable réussite, ces 200 000 nouvelles places en garderie promises d'ici 2006.

Dans la réalité, et malgré ces chiffres rassurants, Anabelle cherche toujours une place pour son bébé de neuf mois, mais n'en trouve pas. Ou enfin si, mais à Val-Bélair ou à Charlesbourg. Autant dire le bout du monde pour un couple d'étudiants au doctorat qui n'a pas de voiture.

- J'ai tout essayé: les crises de larmes, les appels répétés, désespérés, je n'ai rien trouvé, me dit-elle.

- Et...

- Je me sens trompée.

- Par le gouvernement?

- Ben oui. En lisant ce document-là, j'ai eu l'impression qu'on se moquait de moi. Quand tu n'es pas dans le système des garderies, de loin, ça paraît bien ces chiffres-là, mais en réalité, c'est encore l'enfer. Je suis sur toutes les listes d'attente, je m'y suis inscrite à trois mois de grossesse, ça fait donc un an, et toujours rien. Je n'en ai pas contre le système universel, au contraire, poursuit-elle. Mais j'ai l'impression que ça ne fonctionne pas. Si on offre un système comme celui-là, qu'on investisse pour vrai afin qu'il soit au moins accessible dans des délais raisonnables. Sinon, qu'on l'élimine et qu'on module les frais selon les revenus. Mais bon, même dans les garderies privées, il n'y a pas de place non plus.

- Et les gardiennes à la maison?

- Ça coûte les yeux de la tête. Puis je me vois bien mal engager une immigrante et la sous-payer, d'autant plus que j'étudie en relations industrielles... Les grands-parents sont encore actifs, donc pas disponibles, je viens de passer un an en congé de maternité à mes frais, parce que je suis étudiante, mais là, il faut que je reprenne mes études... Je ne sais pas ce que je vais faire.

En d'autres temps, Anabelle était un peu comme l'enfant sur la couverture de ce document de propagande gouvernementale, perdu dans un veston d'adulte. Pas qu'elle soit immature, mais elle avait cette naïveté qui lui faisait porter la réalité comme un vêtement trop grand. Naïveté qu'elle admet volontiers, et qui prenait la forme d'une certaine confiance dans ce système, qu'elle savait capricieux, mais pas à ce point.

Ainsi, nous vivons dans un pays où le contact avec ses institutions prend souvent la forme du supplice de la goutte. Torture silencieuse qui érode notre confiance, lentement, patiemment, jusqu'à la rupture.

Révoltant, dites-vous? Non. Désolant, mettons.

Ce qui est révoltant, c'est le triomphalisme de ce document distribué à la grandeur du Québec. Regardez comme cela va mieux, clame le feuillet bleu, blanc et rouge, aux couleurs du Parti libéral. Regardez comme nous l'aimons la famille, qui élève de futurs payeurs de taxes qui s'acquitteront de la dette et des factures du système de santé d'éventuels boomers grabataires.

C'est pour cela qu'Anabelle a écrit son courroux aux journaux.

Non pas parce qu'elle a perdu toute confiance dans nos institutions, mais parce qu'elle a l'impression qu'on lui rit au visage. Elle en a assez. Et vous aussi, je le sens.

ooo

Une autre histoire de marmots pour conclure. Plutôt drôle, celle-là. En page 29 du nouveau magazine du cinéma Le Clap, ma femme me pointe du doigt la programmation des matinées parents-bébés. Dans deux des trois programmes à l'affiche, on projettera... Aurore.

Elle me regarde d'un drôle d'air. Le même que vous prenez en ce moment.

Ben quoi, saviez pas encore que le cinéma comporte aussi des vertus éducatives? Puis de pouvoir amener son enfant avec soi, cela en fait presque un atelier pratique.

Au fait, chérie, pourrais-tu vérifier s'ils distribuent des fers à repasser à l'entrée?

2 juin 2005, 12:00
Les meilleures intentions
Mon opinion sur l'affaire Simard-Cloutier? Vous voulez savoir? Vraiment? Puisque vous me la réclamez - dans la rue, accoudés à un bar ou par courriel -, la voici: je n'en ai pas.

Ou plutôt si, mais c'est la même que plusieurs d'entre vous: je compatis, je trouve ça triste à mort, révoltant, mais Dieu que le show médiatique qu'on en tire m'accable. Alors autant dire que je n'ai pas vraiment d'avis sur la question, à moins que cela ne concerne, justement, ce traitement abusif de la nouvelle. Là, certes, il y a des kilomètres de trucs à raconter sur cette folie furieuse qui s'est emparée du Québec.

"Onde de choc", surtitraient La Presse et Le Journal de Québec en fin de semaine dernière. La sortie publique de Nathalie Simard est donc un tremblement de terre, un tsunami. Et comme pour les catastrophes naturelles, la multiplication des interventions journalistiques signifie aussi la multiplication des conneries proférées comme autant de vérités indiscutables.

C'est un peu, si vous vous souvenez de votre enseignement religieux, comme les noces de Cana. Une sorte de miracle qui permet de rassasier les trop nombreux convives à ce mariage d'une sordide histoire de cul avec la joyeuse famille du showbiz.

Convié à la noce, et toujours à la hauteur de son statut de roi des imbéciles, c'est Gilles Proulx, le mononc' badtrip, qui remporte encore une fois la palme de la stupidité patentée. À l'écouter, Nathalie Simard serait plus une victime de la mode que de son gérant, suivant la tendance lancée par l'affaire Michael Jackson. Toujours selon Proulx, puisqu'il y a un vieux cochon qui pelote des petites filles à tous les coins de rue, il n'y a pas de quoi en faire un plat.

Le con. Comme si la banalité de la chose la rendait excusable.

À l'inverse, l'exploitation au ton empathique du malheur de Nathalie commence à sentir l'opportunisme fétide. Une occasion de faire son examen d'hygiène morale collective, et ce, jusqu'à la psychose nationale.

Le Québec, paradis des pédophiles, prétendait un autre moron, le maire de Huntingdon. Pourquoi le Québec plus que la France, le Mexique ou le Burkina Faso? Qu'importe, il est de bon ton d'alarmer le téléspectateur. Cela le terrifie, et tétanisé par la peur, il est parfaitement incapable de changer de poste. Il pense au coach de natation de sa fille, au prof de gym à l'air louche, au nouveau mari de son ex, et pendant ce temps, l'audimat explose.

Les journaux, même en dehors de l'empire Quebecor, ne sont évidemment pas en reste au rayon du sensationnalisme: "Comment reconnaître un pédophile", titrait en page couverture Le Soleil de samedi dernier. Grosse enseigne au néon qui clignote pour un article sobre, honnête, qui n'a absolument rien du tonitruant de son titre. Car surprise, le pédophile ne répond pas toujours aux bons vieux stéréotypes. Il n'est pas nécessairement moustachu, ne porte pas de pantalons en Fortrel brun, sa phrase favorite n'est pas "Viens shaker le change à mononc'" et s'il ralentit dans les zones scolaires, c'est surtout parce que la limite de vitesse y est à 30 km/h. Vous voilà instruits, mais un peu déçus quand même. Vous auriez préféré pouvoir les identifier facilement, les montrer du doigt dans la rue, les reconduire aux limites de la ville en leur "pitchant" des roches, non?

On me rétorquera que ces articles et entrevues sont d'actualité, que ce témoignage de Nathalie Simard agit comme une thérapie à grande échelle, que tout ce battage encourage les victimes à dénoncer leurs agresseurs, qu'il faut briser le silence. Bien. Comment voulez-vous être contre la vertu?

Mais se pourrait-il, par ailleurs, que l'on puisse à la fois saluer le courage de cette fille et dénoncer l'exploitation éhontée que l'on fait de son drame? Se pourrait-il que dans cette cacophonie de commentaires indignés, il n'y ait finalement qu'assez peu d'empathie, mais plutôt un vampirisme crasse, souvent parfaitement inepte, qui a très peu à voir avec le désir de faire sortir les loups de leur tanière, mais surtout avec le besoin de faire sortir de la copie?

Cela se résume finalement à une seule question: peut-on se draper dans les meilleures intentions pour s'excuser des pires conneries?

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