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April 2005 - Messages
28 avril 2005, 12:00
C'est pas drôle
Si vous le permettez, cette chronique prendra des airs de revue de presse.

Une revue de presse qui débute cependant par une confession: ce sont les interminables jambes d'Ann Coulter qui ont d'abord attiré mon regard sur l'édition canadienne du magazine Time. De grandes pattes qui vont jusqu'à demain, gainées d'un collant blanc, se terminant sur de chics escarpins noirs et pointus. Dans un écrin de cheveux blonds, un visage lisse, dur, anguleux, serti d'yeux bleus et froids comme un glacier. La dame est absolument SU-PER-BE.

Le problème, c'est qu'Ann Coulter est ce qu'on appelle un loose cannon, un tireur fou. Poster-girl et auteure à succès de la droite états-unienne, elle aligne les déclarations-chocs, se soucie assez peu des faits, vilipendant les démocrates avec une incroyable mesquinerie, et ce, sur les ondes de toutes les télés qui veulent bien l'accueillir (surtout Fox News et CNN). C'est à elle que l'on doit, entre autres, cette citation concernant la position canadienne sur la guerre en Irak: "[Les Canadiens] devraient prier pour que les États-Unis ne les écrasent pas en se retournant la nuit. Ils sont chanceux que nous les laissions exister sur le même continent que nous."

Donc, la dame est tout à fait superbe, mais dès qu'elle ouvre la bouche, je débande.

Alors pourquoi en parler? Parce que cet article du Time est absolument fascinant. Un petit bijou de journalisme qui expose tous les paradoxes de cette mongole à batteries et pose la question: Coulter est-elle sérieuse ou déconne-t-elle?

Est-elle une grande ironiste de la droite ou doit-on la prendre au premier degré? A-t-on affaire à un clown ou à un monstre?

Cela ne vous rappelle rien? Pensez à certains agitateurs médiatiques d'ici ou d'ailleurs. Eux aussi excellent dans ce flou artistique. Est-ce un spectacle ou un propos éditorial? Est-ce du racisme ou de l'ironie? Est-ce une attaque personnelle ou de l'humour?

J'ai ma petite idée là-dessus, qui a plus à voir avec la psychanalyse qu'avec l'éthique, mais chose certaine, quand Coulter suggère que l'on devrait fouiller exclusivement les Arabes et les passagers au teint basané dans les aéroports, histoire de laisser les "honnêtes gens" en paix, cela ne me fait pas rire.

Et si c'était de l'humour, un truc à prendre au second degré, dites-vous?

C'est Sean Penn, quelques pages plus loin, dans le même magazine, qui répond à ma place. Lorsque le journaliste lui demande pourquoi il a tenu, lors de la soirée des Oscars, à défendre son collègue Jude Law - victime d'une mauvaise blague de l'animateur Chris Rock -, quitte à donner raison à ceux qui prétendent qu'il n'a aucun sens de l'humour, Penn résume le fond de ma pensée, expliquant aussi pourquoi la majorité des humoristes et entertainers qui vous font hurler m'ennuient à mort.

Quand je ne ris pas, dit-il, ce n'est pas nécessairement parce que je n'ai pas le sens de l'humour.

Quand je ne ris pas, c'est parce que c'est pas drôle.

ooo

Tiens, encore l'humour. Celui qui s'ignore cette fois. Toujours dans la presse.

Se portant bien maladroitement à la défense de l'Agora du Vieux-Port, le conseiller municipal Guy Rochon signait, il y a de cela trois semaines, dans Impact Campus, un papier proprement hilarant.

C'est titré L'Intouchable, et c'est à n'y rien comprendre. Une enfilade d'idées décousues dans un style ampoulé que j'aurais voulu reproduire en entier, pour vous faire sourire, mais dont je me contenterai de citer un court extrait, assez représentatif de l'ensemble, histoire de vous faire comprendre de quoi il s'agit au juste.

On a investi un demi-million pour rénover ce site et certains ont convenu qu'il faut le démolir. Devant cette outrecuidance, je jette l'anathème sur le comble de l'inconscience. À mes yeux, l'Agora est plus qu'un symbole architectural: elle représente l'essence même de notre chaleur humaine, de notre inspiration et de nos convictions musicales.

Passons sur l'inutile préciosité du vocabulaire et le sens incertain de la seconde phrase, ce sont "nos convictions musicales" qui me font mourir de rire. Quelles sont-elles au juste? De quoi parle-t-il? D'"un espace culturel inclusif, un lieu polysémique" qui "constitue un véritable pont entre les générations", précise-t-il au paragraphe suivant. N'importe quoi... C'est une scène. C'est dehors. On y donne des spectacles. Point.

Remarquez, je suis aussi pour la survie de l'Agora. La différence, c'est que je ne suis pas prêt à dire n'importe quelle sottise pour la défendre.

Preuve de ma bonne volonté, j'ai quand même une suggestion de slogan, histoire de résumer ces fameuses convictions musicales qui nous uniraient tous et de me joindre ainsi au "combat" que mène le conseiller.

Que diriez-vous de "Québec c'est ma ville, Def Leppard c'est mon style"?

Quoi, vous ne riez pas? Ah pis fuck! Z'avez aucun sens de l'humour

21 avril 2005, 12:00
Le triomphe de la terreur
Chaque fois qu'un musulman extrémiste commet un acte de violence, on ne compte pas, tellement ils sont nombreux, les sentencieux appels au calme de la part des pratiquants modérés de l'islam.

Attention, cela n'est pas le fait de la communauté musulmane, mais d'un infime pourcentage d'exaltés, nous rappelle-t-on. Cela n'est pas la norme, nous ne sommes pas tous des terroristes en puissance, tient-on à nous rassurer.

Et c'est là pure vérité.

Cela dit, comment se fait-il que ces mêmes voix provenant de la communauté musulmane soient le plus souvent incapables de condamner la violence et leurs auteurs, dont elles sont pourtant si promptes à se dissocier publiquement?

Pour spécifier que "c'est pas nous, c'est eux", aucun problème. Mais pour dire "nous répudions les auteurs de ces actes, peu importe leurs motivations, ils sont une honte pour notre religion", c'est comme si elles manquaient de souffle.

Peut-être que nous ne vivons pas sur la même planète, mais il me semble que ce sont les extrémistes, bien plus que n'importe quel commentateur ou journaliste mal intentionné, qui nuisent aux communautés religieuses, qui leur font mauvaise presse, qui les privent de vivre en paix, dans le respect des valeurs du pays d'adoption qu'elles ont choisi.

Remarquez, si je parle d'un commentateur, d'un journaliste, ce n'est pas innocent du tout. Il y a quelques jours, Benoît Dutrizac, des Francs-Tireurs, a été menacé de mort pour avoir commis l'ultime crime de lèse-rectitude politique: s'attaquer à l'intégrisme musulman, à certaines pratiques religieuses incompatibles avec la laïcité de nos institutions publiques, non sans une certaine agressivité, qui s'apparentait cependant plus à de l'exaspération qu'à un appel à l'intolérance.

Pas très habile, sa déclaration voulant que l'islam soit une religion stupide? Je vous le concède. Inutilement provocatrice? Soit. Mais cela justifie-t-il pour autant les menaces qu'elle lui a values? Jamais. Pas ici, et dans aucun autre État libre non plus.

Faites-lui un procès pour diffamation si vous voulez, portez plainte au CRTC, traitez-le d'islamophobe si ça vous tente, mais faire planer le spectre du meurtre, de l'attentat, comme société, cela, nous ne pourrons jamais le tolérer.

Quoique... Je dis ça, et en même temps, je constate comme une sorte de mollesse collective devant ce genre d'événement. Un engourdissement. Comme si on considérait que l'animateur l'a un peu mérité. Comme si notre sens de l'indignation était à ce point disloqué qu'on en viendrait à considérer les malheureux propos de Dutrizac plus graves encore que la violence démesurée qu'ils ont générée.

D'ailleurs, le plus accablant dans cette histoire, ce sont les deux silences de mort qui ont suivi ces menaces.

Le premier, c'est celui de journalistes qui considèrent peut-être que Benoit Dutrizac a outrepassé les limites de la décence et tardent à prendre sa défense, ou même à ébruiter l'affaire, tandis que le second, lui, émane de chez les musulmans modérés, mais n'est pas vraiment un silence. C'est la fin d'une phrase qu'on étouffe, tel que je l'évoquais plus haut, c'est une sentence qu'on n'ose prononcer, ce que certains interprètent déjà comme un appui tacite aux extrémistes, ou sinon, comme la confirmation que la communauté est sous le joug d'une poignée de fanatiques qui imposerait ce mutisme.

Dans un cas comme celui-ci, le silence est presque aussi insoutenable que les menaces qui le précèdent, puisqu'il représente le triomphe de la terreur. La victoire des intégristes religieux sur la liberté de penser, de critiquer.

Et c'est là, au moment précis où nous laissons la violence prendre le haut du pavé et la peur nous dominer, que notre proverbiale tolérance devient intolérable soumission.

14 avril 2005, 12:00
Tout ce que vous avez toujours su sur la politique, mais que vous n'avez jamais osé voir
Aux États-Unis, quand une série de télé populaire produit une émission de trop, qu'elle dérape, que ses scénaristes manquent cruellement d'inspiration, on dit qu'elle jump the shark. Ou qu'elle saute par-dessus le requin, si vous préférez.

La séquence devenue symbole provient de la télésérie Happy Days dans laquelle le personnage central, The Fonz, sautait par-dessus un requin au volant de sa moto, tel un Evil Knievel du pauvre. Trop con, trop ridicule, trop stupide, même pour une série déjà profondément débile: c'était le chant du cygne de cette émission qui allait irrémédiablement péricliter par la suite.

Voilà pour votre culture de l'inutile.

Maintenant, si, lorsqu'une série passe de géniale à moche, elle jump the shark, comment appelle-t-on un feuilleton qui devient tout à coup plus populaire qu'on ne l'avait espéré? Eh bien depuis la semaine dernière, on dit qu'il jump the Brault, ou qu'il fait un Brault, plus simplement.

Vous aimez? Moi, j'adore. J'entends déjà les boss de stations de télé dire: "T'as vu, depuis la scène de cul dans cette série, elle a fait un incroyable Brault, les cotes d'écoute montent en flèche! On pensait que c'était perdu, mais non..."

La séquence devenue symbole provient évidemment de la commission d'enquête Gomery, ce spectacle navrant de la justice en inaction dont on se moquait comme de Loft Story, que l'on trouvait bien ennuyant, où l'on se marrait de voir les publicitaires "choker" sous la pression, de voir Jean Chrétien jongler avec des balles de golf unifoliées... Bref, malgré toutes les horreurs qu'on y déterrait, tout le monde s'en fichait. Ça, c'était jusqu'à ce que Jean Brault apparaisse.

C'est avec lui que le scandale a pris forme, que les mots "mafia", "intimidation", "corruption" sont apparus et que les allusions aux films de gangsters se sont succédé. C'est avec lui que les directeurs de l'information ont enfin trouvé du matériel pour faire passer l'"émission" dans la meilleure case horaire et finalement provoquer la colère de citoyens soudainement exposés à une réalité qui dépasserait la fiction.

Blague à part, quand je vous vois tomber des nues de la sorte, j'ai un peu envie de rire. À 30 millions de dollars de budget par campagne électorale, vous ne vous doutiez pas que les partis devaient avoir recours à de douteux tours de passe-passe? Vous n'imaginiez pas qu'on puisse sombrer dans une telle série B, dans les petites magouilles, les enveloppes sous la table, les menaces, la fraude et la dilapidation des fonds publics?

Menteurs, vous l'avez toujours su, mais vous n'osiez pas le voir. C'est pas pareil.

En vierges offensées, vous vous excitez de ce scandale, vous êtes indignés, outrés. C'est votre droit. Quant à moi, ce scandale, il me rassure.

Depuis que je fais ce job, chaque fois que je parle de politique, que je vous expose tout mon dégoût de la chose - froide, calculatrice, purement motivée par des envies personnelles qui n'ont rien à voir avec nos aspirations collectives - vous, vous ne cessez de me répéter que ce discours est dangereux. Qu'il est éminemment risqué de considérer la politique avec un tel mépris.

J'ai maintenant la confirmation que le mépris va plutôt dans le sens inverse.

Je vous disais que ce scandale me rassure, vous l'aurez compris, c'est parce qu'il me conforte dans mon cynisme.

Il me confirme qu'il n'est pas plus vertueux de s'exciter inutilement quand on sait bien, au fond, que tout le monde payera sagement ses impôts encore cette année, que tout le monde sirotera tranquillement sa bière en terrasse dans quelques jours, que les vrais responsables de ces magouilles, probablement des élus, ne verront jamais l'ombre d'une cour de justice...

Cessez donc de vous en prendre au cynisme et à la dérision. Cette fois, je vous assure, ce sont eux qui sauveront le Canada.

Car si ce n'était de notre propension à l'oubli, au laisser-aller, au dédain des institutions, je n'ose imaginer ce qui adviendrait de nous. Dans des pays où la démocratie a encore une valeur, puisqu'elle y est fragile, on ne se contenterait pas d'une colère épisodique et de quelques pages couvertures de journaux pour un tel scandale.

Dans ces nations, ce sont des bombes qu'on ferait sauter.

7 avril 2005, 12:00
Un con est un con
Comment ne pas réagir quand je vous vois prendre le clos en si grand nombre? Comment ne rien dire quand je vous entends confondre tolérance et absence de sens critique, respect et complaisance? Comment ne rien faire quand je vous vois adopter ce curieux intégrisme des bien-pensants, du tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-est-fin?

Comme en ce qui concerne la mort du pape. Presque une semaine à se faire rebattre les oreilles avec les mêmes discours élogieux à propos du Saint-Père, des témoignages larmoyants passés en boucle. Des jours à écouter les pontifes pontifier, les ouailles brailler, tout le monde louanger celui qu'on s'apprête à canoniser encore plus rapidement que le fondateur de l'Opus Dei ou Mère Teresa.

Ici et là, un couac. Une voix pour dénoncer la position de Jean-Paul II concernant l'homosexualité, une autre pour parler de sida et de contraception, une autre encore pour constater que l'on exagère peut-être la couverture de cet événement que constitue la mort du chef d'une religion que nous avons pratiquement évacuée.

Juste ça, quelques petits couacs presque inaudibles dans ce concert d'émoi, et vous voilà déchaînés, comme des hordes de zouaves en furie, prétextant qu'il s'agissait d'un pape progressiste, qu'on ne peut s'en prendre à un saint homme, que ces "attaques" tiennent de la malveillance ou de l'esprit tordu de quelques athées en mal de scandale ecclésiastique. Et surtout, ô pudeur, que le cadavre encore chaud réclame plus de respect.

Un discours qui n'est pas l'apanage exclusif des cathos, mais que partagent tous ceux qui tentent à n'importe quel prix d'éviter le conflit, qui cherchent de l'unanimité, du consensus. Ils sont les défenseurs d'une pudeur (encore celle-là!) qui ne peut souffrir la critique si celle-ci est pour le moins véhémente, quand ce n'est pas toute forme de critique qu'ils condamnent.

Ils sont les enfants de cette rectitude politique qui nous enferme dans un espace de débat de plus en plus restreint. Et ce "ils", c'est vous et c'est moi lorsque notre notion du respect de l'Autre se transforme en abnégation de soi, de ses propres valeurs qu'on ne cherche plus à défendre, de peur de froisser celles de l'Autre.

De peur, surtout, d'être taxé d'intolérance.

Pourtant, il n'est pas question ici de porter atteinte à la vie privée, mais de scruter la vie professionnelle. Il n'est pas non plus question d'attaquer les religions ou de faire preuve de racisme, mais de condamner l'intégrisme et la cruauté. Il n'est pas question de traîner des individus dans la boue, mais de dénoncer ce qu'ils représentent, les idées ou la culture qu'ils défendent et desquelles il est essentiel de débattre.

Si cela implique que l'on s'en prenne à de bons pères de famille, à d'adorables brus, à des imams ou à des saints-pères, so be it. La vie n'est pas monolithique. On peut à la fois être un mari aimant et un fraudeur, ce qui regarde tout le monde. On peut, à l'inverse, être professionnellement irréprochable et tromper sa femme, ce qui ne regarde personne. On se comprend?

Je sais, vous avez comme une impression de déjà-vu en lisant ces lignes. C'est seulement qu'en parcourant le courrier dans les journaux, en vous lisant ces derniers jours, j'ai eu peur. Peur qu'à l'opposé de ceux qui réclament une liberté féroce, même celle de calomnier, votre monopole du bon goût fasse désormais office de contrepartie, tout aussi dangereuse puisque aussi extrémiste, mais plus insidieuse, car elle se drape dans de bons sentiments.

Aussi, je vous sais bien aises de cette victoire remportée contre l'infamie et l'insulte gratuite ces dernières semaines. Mais soyons prudents. Ne mêlons pas les choses et veillons à ce que cette victoire n'en devienne pas une contre la démocratie et ses principes, contre la vraie liberté de blâmer. Ce serait d'abord donner raison à l'imposteur qui s'est crucifié en son nom, mais ce serait surtout renier une idée qui nous rend tous égaux devant l'humanité.

Celle qu'un con, malgré son prestige, ses croyances, son importance ou son insignifiance, reste un con.

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