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February 2005 - Messages
24 février 2005, 12:00
Gonzo
Est-ce le cocktail de pilules pour le rhume, l'excès de café, la robe que portait Lucie Laurier aux Jutra ou le suicide de Hunter S. Thompson? Chose certaine, difficile de se concentrer. D'autant que les grandes nouvelles qui accaparent tout l'espace médiatique m'ennuient à mourir. Elles ont quelque chose de corrosif. Une sorte d'acide qui coulerait pour vous ronger jusqu'à la batterie de secours de la curiosité.

La sécurité de l'Hydro? Wôf. Un remaniement ministériel au gouvernement Charest? Bof. Bush rencontre Chirac? Rien à battre. C'est plus fort que moi, ces nouvelles m'aspirent plutôt que de m'inspirer. Je préfère de loin certaines banalités à ces questions du jour auxquelles la plupart des chroniqueurs répondent déjà dans une sorte de chant choral.

Ne reste qu'à feuilleter une copie du fameux bouquin Hell's Angels de Thompson, inventeur du journalisme gonzo qui s'est tiré une balle dans la tête cette semaine. Ce génial abruti. Un passage est souligné, dès les premières pages. C'est une citation de Henry Miller:

Si les gens ouvraient les yeux, ils seraient tellement horrifiés par tout ce qui les entoure qu'ils lâcheraient leurs outils, quitteraient leurs boulots, ne paieraient plus leurs impôts, refuseraient toute obligation, rejetteraient toute loi, etc. Comment un homme ou une femme réellement lucides feraient-ils tous les trucs délirants qu'ils sont censés faire à tout moment de la journée?

Vite comme ça, je répondrais: un cocktail de pilules pour le rhume, de trop nombreux cafés et la robe de Lucie Laurier. Mais je vous le rappelle, je crains ne plus avoir toute ma tête.

Parlant d'incertitudes, une étudiante en communications m'a téléphoné il y a deux semaines pour me poser quelques questions embêtantes. Du genre: que considérez-vous comme une information de qualité? On a un peu parlé d'éthique aussi. J'en avais le vertige et je me sentais un peu bête. Lorsqu'on parle de journalisme, du mien, je patauge dedans, je suis dans la pratique, dans le gros bon sens. Et là, on était dans l'objectivité journalistique et tous ces autres concepts bien sages, mais bien théoriques aussi.

J'aurais justement dû lui dire d'aller voir du côté de Hunter S. Thompson, qu'on n'enseigne probablement pas à l'université. Ou lui lire ce passage où il décrit le genre qu'il a popularisé en amenant la subjectivité journalistique à son paroxysme:

Le journalisme gonzo est un style qui trouve ses racines dans cette idée de William Faulkner qui veut que la fiction soit encore plus vraie que n'importe quelle sorte de journalisme - ce que les meilleurs journalistes ont toujours su. Ce qui ne veut pas non plus dire que la fiction soit nécessairement "plus vraie" que le journalisme, ou vice versa, mais que les deux sont des catégories artificielles; et ces deux genres, à leur meilleur, ne sont que deux moyens différents pour atteindre un même objectif.

Intéressant, non? Ça ne vous fait penser à rien? C'est drôle, moi, ça me fait penser à toute la nouvelle vogue des documentaires plus ou moins manipulés, genre qui connaît un immense regain de popularité ces temps-ci. De Michael Moore à Morgan Spurlock (Super Size Me).

Mais pour revenir à l'objectivité, y croyez-vous? Moi, pas trop. Et s'il n'y avait que la vérité? C'est de cette éthique - ou de son absence - dont parle Thompson: montrer le vrai, peu importe la manière.

Voilà une question intéressante pour vos cours de journalisme, non? Une question morale, une vraie: La fin justifie-t-elle parfois les moyens?

Par exemple, parlant de Michael Moore, a-t-il le droit de tronquer les faits au profit de son histoire, pour donner du poids à d'autres arguments quant à eux bien documentés?

Qu'est-ce qui compte le plus dans tout ça? Qu'est-ce qui est le plus vertueux? Faire exploser la vérité ou s'en tenir aux preuves dont on dispose?

Rappelez-moi donc, Mademoiselle l'étudiante, qu'on en discute si vous voulez. Je serai moins con que la dernière fois, promis. On pourra parler de plein d'autres trucs aussi, dont ce style lénifiant qu'on vous enseigne à l'école et qui participe au pire des conformismes journalistiques, bien plus dangereux que toutes les convergences ou les petites entorses à l'éthique, puisque cette uniformité de contenant réclame en quelque sorte une uniformité de contenu.

Après, si vous n'êtes pas trop déprimée, on parlera de la passion du métier, du goût de raconter des histoires, de curiosité, d'envie. De ce qui fait de bons journalistes, quoi. Ça nous changera.

17 février 2005, 12:00
Le département des plaintes
De quoi je vous parlais, déjà? Ah oui, de l'école, de l'art, du goût qui s'apprend.

Ce sera donc une chronique qui commence en appliquant les freins à deux pieds. Pas pour revenir en arrière, pas non plus pour me dédire, rassurez-vous. C'est que dans ce véhicule, il arrive parfois qu'on doive s'arrêter de toute urgence pour discuter avec ses passagers. Les yeux dans les yeux.

Pour ceux qui ne comprendraient pas, je vous renvoie à ma chronique de la semaine dernière (Le cancer du colon) qui, sous certains aspects, fut un échec lamentable. Un échec dans la mesure où, plutôt que d'ouvrir un espace de discussion sur la place des arts à l'école, je ne suis parvenu qu'à vous braquer: les uns contre moi, les autres avec, dans un cas comme dans l'autre pour les mauvaises raisons.

Mettons donc les choses au clair: au fond, je me fous pas mal de Lara Fabian, de Star Académie ou de ce que vous écoutez dans votre auto en allant faire l'épicerie. Ce qui m'importe, c'est l'acquisition d'outils qui te permettent, si tu le souhaites, d'avoir accès à autre chose qu'aux soporifiques Dany Bédar de ce monde. Après, t'es libre de choisir ce que tu consommes, mais au moins, tu sais qu'il existe autre chose.

Sauf que vous, vous avez pris ça pour un plaidoyer anti-divertissement, pour un pur mépris des masses.

Parlons plutôt de grosse méprise.

Fascisme, élitisme, pureté, il y en a même un qui a trouvé le moyen de parler de nazisme parce que j'opposais divertissement et art. Parce que j'ai osé parler de goûts qui, contrairement à ce que vous croyez, sont critiquables sans toutefois qu'on sombre dans le totalitarisme de la pensée. Ce que je vous disais est pourtant simple, mais je le répète encore plus clairement: dans la mer de divertissements qui nous accable, sommes-nous équipés pour faire la différence entre le pur produit de consommation et celui qui recèle d'autres vertus que celle d'être facilement vendable au plus vaste dénominateur? Et n'est-ce pas en partie le rôle de l'école de nous former le goût en nous fournissant ces outils de critique éclairée?

Peut-être pas, mais je n'ai jamais parlé d'élite, c'est tout le contraire. J'ai plaidé en faveur de la démocratisation du savoir, de l'éducation, de la curiosité collective, et vous, vous me parlez de fascisme. De Hitler qui tripait sur Wagner.

Coudonc, avez-vous mangé la même chose que Claude Charron?

ooo

Toujours au rayon des doléances.

Un message sur mon répondeur, la dame ne se nomme pas.

"Monsieur Desjardins, c'est épouvantable. Je viens d'apprendre qu'en ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois, on jouera un film en anglais: Manners of Dying. Ça fait-y assez colonisé à votre goût? Pouvez-vous en glisser un mot dans votre chronique?"

Avec plaisir. Même plusieurs si vous permettez. Le réalisateur de Manners of Dying s'appelle Jeremy Peter Allen, il est né à Québec, il fait des films en anglais et en français. Le scénario est tiré d'une nouvelle écrite par Yann Martel, un autre Québécois. Il écrit en anglais, il a reçu le prestigieux Booker Prize pour son excellent roman Life of Pi. Le premier rôle est tenu par Roy Dupuis, un Québécois que vous connaissez sans doute, et si vous l'ignoriez encore, le film a été tourné ici même, à Québec.

C'est pas assez québécois pour vous? Vous voulez quoi de plus, Madame? Une ceinture fléchée? Rémy Girard? Ah oui, que le film soit en français. Voyez, moi, la seule chose qui m'effraie ici, c'est que la voix de Roy Dupuis soit doublée par Bernard Fortin dans la traduction.

Chacun ses angoisses.

ooo

Grosse plainte hyper-médiatisée pour conclure.

L'auteur du bouquin qui remporte le prix du titre le plus drôlement nostalgique de l'année (Je m'ennuie de Michèle Viroly), un ouvrage déjà prisé par la critique, montait la semaine dernière aux barricades pour défendre la "bonne" culture sur les ondes de la télé de Radio-Canada.

Vous aurez reconnu Victor-Lévy Beaulieu qui, en fait, défendait surtout son téléroman Le Bleu du ciel, supposément victime de cotes d'écoute confidentielles.

Le drame dans tout ça, c'est que pour ne pas trop l'affliger, on n'a pas dit toute la vérité à VLB, et c'est pour cela qu'il imagine des complots ourdis par Rabinovitch et Cie pour abrutir les masses francophones.

Ce sont ces excès de diplomatie qui mènent aux pires malentendus, et qui me ramènent à mon sujet de la semaine dernière. Art ou divertissement de masse, peu importe leur nature, il y a des œuvres ratées et d'autres réussies. C'est le grand égalisateur. Une justice parfaitement ingrate qui n'a rien d'objectif.

Tout ça pour vous dire qu'on a voulu épargner ce pauvre VLB. On a fait parler le public, on a fait porter l'odieux de la décision par les cotes d'écoute plutôt que de mettre ses culottes et de lui dire en toute franchise: peu importe ce que tu en penses, si on flushe Le Bleu du ciel, c'est juste parce que c'est vraiment, mais vraiment très très mauvais.

Que dites-vous? Ah oui, je sais.

La vérité est une chienne.

10 février 2005, 12:00
Le cancer du colon
Savez-vous quelle chanson préfèrent les filles qui auditionnent à Star Académie? C'est Je t'aime, de Lara Fabian.

Là, tout de suite, vous dites: so what? Pis après? Une minute, j'y viens.

On dit donc que de jeunes adultes ou des adolescentes qui se cherchent une chanson à interpréter pour courir la chance d'accéder à leur plus grand rêve, soit la célébrité, arrêtent leur choix sur la même pièce qu'aurait sélectionnée leur mère. Que parmi toutes les chansons qui pourraient les faire vibrer, qui symbolisent ce merveilleux sentiment, elles ont préféré la même que la secrétaire de votre dentiste qui écoute RockDétente à longueur de journée, la même qu'aurait prise la drag queen cinquantenaire à sa place. La même toune que tout le monde, quoi.

Et vous trouvez ça normal, vous?

Tant mieux, parce que ça l'est. Ça l'est puisque, encore faudrait-il, pour choisir autre chose, qu'elles sachent que cette autre chose existe. Encore faudrait-il que leur éducation musicale se fasse autre part qu'à la radio commerciale.

Vous commencez à voir où je veux en venir?

Qu'on le veuille ou non, il existe deux formes de culture. Le divertissement de masse et l'art. Entre les deux? Un heureux no man's land. Une frontière floue au possible, une zone de petits miracles où se rencontrent art et divertissement dans une série de mariages qu'on célèbre chaque fois comme si c'était la dernière.

Attention, il ne s'agit pas nécessairement de contester la place qu'occupe désormais le divertissement dans notre bien illusoire société de loisirs, mais de s'interroger sur celle qu'elle laisse encore à l'art. À cette culture qui demande un peu de travail, de réflexion, qui réclame qu'on mastique avant d'avaler.

À cet effet, nous publions cette semaine un article sur la place de l'enseignement des arts à l'école. La musique, l'art dramatique et les arts plastiques qui, tout comme l'enseignement moral et l'éducation physique, souffrent déjà d'un programme famélique, et risquent de faire les frais d'une énième réforme qui répondra toujours et encore aux mêmes obsessions comptables de nos gouvernements: sauver du fric, être efficace, avoir le meilleur rendement possible.

Permettez-moi alors de me répéter en soulignant à nouveau que si toutes ces disciplines apparemment inutiles ne font pas de meilleurs travailleurs ni de meilleurs payeurs de taxes, elles font de meilleurs humains, de meilleurs consommateurs et de meilleurs citoyens.

Permettez-moi d'ajouter que si on ne devient pas gastronome en mangeant des plats surgelés, on ne devient pas non plus mélomane en n'écoutant que la radio commerciale, qui a comme objectif avoué de vendre, de divertir, et non d'éduquer.

Permettez-moi de supputer que le jugement, la pensée critique, le goût, tout cela se forme. Tout cela s'apprend. Et forcément, ça rend moins con aussi. N'est-ce pas un peu le rôle de l'école?

C'est drôle, on parle beaucoup d'obésité au Québec, alors qu'on ignore toutes les pizzas all dressed et les poulets Kentucky culturels que nous servent les Joselito Michaud de ce monde, et dont nos cerveaux se repaissent constamment, sans signe d'une éventuelle satiété.

On parle beaucoup d'obésité, on tente de nous apprendre à apprécier les vertus du brocoli, à départir ce qui est bon au goût de ce qui est essentiel, et moi, ce que je vous dis, c'est qu'il en de même de la culture: il faut au moins avoir les outils et les connaissances de base pour apprécier autre chose que le manger mou culturel, pour consommer autrement, avec discernement.

Reste qu'à ce sujet, l'écrasante majorité restera toujours silencieuse.

La principale raison de ce mutisme? Le junk food de l'âme n'engorge pas le système de santé, n'oblige personne à subir un triple pontage, ne réclame pas de lits supplémentaires aux étages. On ne porte pas cette obésité culturelle comme on porte ses kilos en trop.

Par contre, quand je lis que la chanson d'amour fédératrice d'une multitude de jeunes femmes est une pièce de Lara Fabian, que leur ballade favorite laisse l'impression d'avoir baigné dans une cuve de guimauves fondues, à un âge où l'on devrait se faire un torticolis tellement la palette de choix musicaux est vaste et belle, je sens comme une sorte de cancer de la curiosité qui nous ronge collectivement.

Pour ne pas dire un cancer du colon.

3 février 2005, 12:00
Petites et grandes morts
Vous connaissez ce poème de Nelligan. Comme tout le monde. Dedans, il y a un vers que j'aime bien, c'est celui qui rime avec "jardin de givre". Ce vers, ç'aurait pu être une question, même si ça n'en est pas une: "Qu'est-ce que le spasme de vivre".

Ce n'est pas une question, donc, mais si c'en était une, je répondrais que le spasme de vivre, c'est mourir un peu. Pas nécessairement de la douleur que t'as, que t'as. C'est aussi le moment où, quand t'es enfant, la balançoire termine sa course et, pendant une fraction de seconde, tu lévites, les chaînes se détendent, et tu meurs un peu, puis elles se retendent et tu reviens vers le sol. C'est quand tu joues au ballon prisonnier et que la balle vient vers toi à toute vitesse; c'est quand tu comptes un but au hockey.

Tout petit, donc, t'es tellement vivant que t'arrêtes pas de mourir.

Ensuite, en vieillissant, ces petites morts se transforment, et s'espacent aussi. Elles deviennent exploits sportifs, sauts à ski, courses à pied ou descentes à vélo, orgasmes, amours fous ou révélations intellectuelles. Il y a le rire, dont on meurt souvent aussi. Et faire des enfants vous tord les boyaux au point où vous vous demandez si vous n'allez pas y rester.

Une vie est donc remplie de petites morts, si vous voulez.

Et à quoi je veux en venir avec tout ça? Au fait qu'on meurt si souvent un tout petit peu que la vraie mort, elle, la grande, on la néglige. On a beau la craindre, la voir venir tout le temps comme des paranoïaques, on ne la respecte plus. Quand elle arrive, c'est normal, on fait tout pour l'éviter, mais quand elle devient inexorable, on refuse encore de lui concéder la victoire plutôt que de mener un combat perdu d'avance dans des circonstances inhumaines.

Aussi, on craint souvent que la fin arrive trop vite, mais on pense moins aux fois où elle survient trop tard. C'est pas pire, mais c'est pas nécessairement mieux non plus.

"Je ne suis pas mort, mais les vers me rongent déjà. Je ne veux pas vivre une journée de plus de la sorte. Et j'espère que rien ne me fera changer d'avis", a annoncé Marcel Tremblay aux journalistes avant de rentrer chez lui et de s'enlever la vie.

Marcel Tremblay n'était pas suicidaire. Il n'avait pas perdu sa blonde ni son job. Il n'avait pas de problème de dope ni de jeu. C'était un vieillard souffrant atrocement d'une maladie dégénérative qui le condamnait. Pas seulement à la mort, mais à une mort lente, pénible, vicelarde, que la science ralentissait en lui enlevant par le fait même le goût de continuer à vivre.

C'était un vieux bonhomme qui avait tellement aimé sa vie qu'il voulait qu'elle se termine un peu mieux qu'en une pathétique tragédie.

Et si certains croient qu'il s'est donné en spectacle en convoquant la presse pour annoncer sa fin, ils ont parfaitement raison. En fait, il a offert le spectacle de la seule vraie justice que l'acharnement thérapeutique lui refusait: celui d'une mort digne.

Marcel Tremblay a montré devant tout le monde l'absurdité de son geste, absurdité qui réclame qu'à l'instar des Pays-Bas, nous nous dotions d'une politique de suicide assisté, en toute légalité, avec l'appui de la médecine.

Marcel Tremblay a dit à tous les théoriciens de la vie à tout prix, à ceux qui prétendent que veut mourir celui qui ne peut composer avec la douleur: tu me trouves lâche, viens donc tâter de ma souffrance pour voir si tu composes avec, toi.

Marcel Tremblay a dit: non, je n'irai pas en Suisse pour en finir; non, personne de ma famille n'ira en prison pour abréger mon calvaire.

Il aurait pu citer Nelligan, lui aussi, le même poème que moi, et dire: "pleurez, oiseaux de février, au sinistre frisson des choses". Mais il n'avait pas le sens du drame qu'on a voulu lui prêter.

En public, mais le plus simplement, Marcel Tremblay a fait tomber le rideau en rappelant que le respect de la vie, c'est aussi celui de la mort.

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