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Desjardins
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November 2004 - Messages
25 novembre 2004, 12:00
La grosse connerie
C'est lundi soir, TQS, au Grand Journal.Je viens d'apercevoir la gueule de l'ami d'un ami, super fin, bon médecin paraît-il. Faque j'écoute pour savoir ce qu'il raconte. C'est un débat sur l'obésité.

J'en ai manqué des gros bouts, dont tous ceux où le type que je connais parlait, mais je crois être tombé sur l'essentiel. Ou plutôt, sur le plus grave: au téléphone, Denis Lévesque - c'est l'animateur - s'entretient avec madame Chose, porte-parole d'un organisme quelconque. Ils discutent de l'obésité des enfants.

Et là, peut-être même sans le savoir, comme si de rien n'était, la bonne femme lance une bombe.

Un discours plus dangereux que tous les Big Mac du monde, plus nocif que cinq litres de Coke administrés par intraveineuse, plus dommageable que 70 chaussons aux pommes deep-fried, pire que 10 grosses cuillérées de Crisco.

La question du jour était: Les obèses sont-ils responsables de leur poids?

La réponse? Impossible d'arriver à une seule. Il y a des obèses qui ont un dérèglement glandulaire, une mauvaise détermination génétique, ou encore une maladie mentale, une insatiabilité pathologique qui les pousse à manger tout le temps. Bref, il y a mille maladies de l'appétit et du gras du bide.

Mais madame Chose, elle, parle du monde ordinaire, pas des malades. Elle parle des parents des enfants obèses qui se multiplient. Elle dit que c'est pas leur faute si leur progéniture grossit, que ce serait plutôt celle du train de vie effréné de nos existences modernes, que les parents n'ont plus le temps de faire à manger aux enfants et les amènent donc au resto. Les moins chers, donc les plus gras.

Sa solution pour contrer le phénomène? Légiférer les fast-foods, les empêcher de produire de la malbouffe.

Une bombe, je vous disais. Une bombe de stupidité, oui.

Je garoche mes pelures de clémentines sur la télé, j'injurie la conne en cherchant un stylo pour noter son nom quelque part. En vain.

J'engueule ma télé: et le gros qui s'enfile une boîte de Jos Louis, c'est la faute aux gâteaux Vachon tant qu'à y être? La toutoune qui mange son gros sac de chips crème sûre et cheddar par soir, c'est la faute à Ruffles aussi?

Ma'am Chose: ce que vous dites là est extrêmement dangereux. En quelques mots, vous déresponsabilisez des milliers de parents qui vous écoutent et qui CHOISISSENT de mal nourrir leurs enfants. Ils CHOISISSENT de faire un Kraft Dinner en vitesse pour pouvoir écouter Virginie. Ils CHOISISSENT de consacrer leurs temps libres à autre chose qu'à la bouffe ou à l'activité physique. Ils CHOISISSENT d'alléger le poids de leur conscience en achetant tout ce qu'ils veulent à leurs enfants. Ils CHOISISSENT de transformer ce qui devrait être l'exception en une habitude malsaine.

Mais ce que vous plantez en eux, vous, c'est le petit cancer qui gruge la société québécoise depuis trop longtemps: le "c'est pas ma faute", la déresponsabilisation, le transfert d'un poids sur les épaules d'un plus gros que soi, capable de porter l'odieux à sa place.

Plutôt que d'encourager les gens, de participer à leur éducation, vous leur donnez une excuse complètement bidon? Bon travail.

Je vous dis ça de même, Ma'am Chose, et je me retiens pour ne pas vous abreuver d'insultes, mais à l'annonce d'un assassinat à l'arme blanche, je devine qui vous tenez pour responsable.

Pas le gars qui tenait le couteau. Ah non, jamais.

Les coupables, ce sont le couteau, le marchand de couteaux et le fabricant de couteaux.

C'est ça, non?

***

À propos de ma chronique de la semaine dernière, de deux choses l'une: soit vous n'avez aucun humour, soit je suis le pire conteur de jokes au nord du Rio Grande.

Laissez faire, les comiques, je devine votre réponse.

Ceux qui ont lu cette critique fortement exagérée de Québec au premier degré m'ont donc lapidé, avec raison. Mais cette chronique n'avait rien de sérieux, ou si peu. C'était de la dérision, je déconnais. Je voulais vous montrer à quel point nous accordons une bien trop grande importance aux discours des médias qui déforment la réalité, qui l'exagèrent. Et je l'ai fait en exagérant moi aussi.

Mais surtout, je voulais vous montrer comment, en tant que public, nous sommes tatas de tout prendre pour du cash... Pis justement, vous avez tout pris ça pour du cash.

Je suis peut-être pourri comme conteur de jokes, mais comme observateur de la société, je me trouve pas si pire finalement.

18 novembre 2004, 12:00
Québec pour les nuls
Chers amis américains, J'ai récemment appris qu'à la suite de la victoire de George W. Bush le 2 novembre dernier, vous seriez nombreux à vouloir immigrer au Canada, convaincus d'y trouver un paradis de la gauche, un modèle d'équilibre entre le social et l'individu.

Vous auriez même engorgé nos sites Internet consacrés à l'immigration, gonflant du coup notre ego de plusse meilleur pays du monde. Et pour cela, nous vous remercions.

Mais avant de faire le grand saut jusqu'ici, permettez-moi, à l'instar de mon collègue David Beers du webzine Salon, de péter votre balloune, celle-ci ayant peut-être été un peu trop gonflée par Michael Moore et Ralph Nader.

Et quand je dis ici, je parle bien sûr du Canada, mais plus précisément de Québec, ville où je vis et travaille. Une ville que je croyais plutôt bien connaître, jusqu'à tout récemment.

Heureusement, certains médias m'ont ouvert les yeux. À commencer par ceux de Montréal qui ont su me rappeler le caractère à la fois pittoresque et villageois de notre ville de taille moyenne. Mais aussi grâce à nos médias locaux qui entretiennent trop bien cette image, peut-être sans le vouloir, confondant leurs propres ambitions, leur désir de rejoindre un public toujours plus vaste et les véritables aspirations de la population.

C'est d'ailleurs avec l'un d'entre eux que mon illumination a débuté la semaine dernière, à l'écoute d'un reportage aux nouvelles du souper à TVA. J'y apprenais que ce ne sont pas les politiciens qui dirigent la ville, mais deux animateurs de radio. Vous en avez peut-être entendu parler, le New York Times a justement consacré un article à l'un d'eux récemment.

En fait, j'y ai surtout appris que nos aspirants politiciens municipaux ont si peu de couilles qu'ils craignent de se présenter à la mairie de peur de se faire traîner dans la boue, sur la place publique, par ces deux monstres dangereux.

Vous avez bien lu, j'ai dit dangereux. Et pas juste un peu. Imaginez, ces deux énergumènes, pas moins à droite que Rush Limbaugh, dominent le paysage radiophonique et font la machette - euh pardon, la manchette - plus souvent qu'à leur tour. On leur attribue tellement de maux qu'on croirait qu'il s'agit de deux des plaies d'Égypte.

J'ai même lu dans Le Soleil, un quotidien de Québec, que l'influence de l'un d'eux s'étendrait jusque dans les vestiaires de hockey - lieu de culte canayen - où les joueurs se raseraient désormais tous la poche, suivant les préceptes de leur animateur favori. C'est dire si nous sommes descendus bas...

Par ailleurs, ce même animateur m'aura quand même éclairé lui aussi sur la vraie nature des Québécois qui, paraît-il, ont applaudi quand se sont effondrées les tours du World Trade Center. Québec est gauchiste, mais aussi pro-Ben Laden, le saviez-vous, ça? Est-ce vraiment avec ces gens que vous souhaitez vivre?

Mes amis, je vous sens déjà perdre de l'intérêt pour notre capitale carte postale unilingue francophone et je m'en voudrais de ne pas vous achever et ainsi vous convaincre de lorgner définitivement du côté de Moosejaw ou Thunder Bay.

Pour ce faire, allez donc lire le dossier spécial étalé sur quatre jours que ce même journal Le Soleil consacrait à notre ville. Petitesse d'esprit, fermeture sur le monde, impossibilité d'accepter ne serait-ce que nos saisons froides: sachez-le, notre intolérance n'a d'égale que la démesure soporifique de nos journaux.

En terminant, chers États-Uniens errants, laissez-moi vous confier quelque chose: si vous souhaitez quitter votre pays parce que vous croyez que les autorités et les médias vous traitent avec mépris et qu'ils insultent votre intelligence, ne vous leurrez pas, les nôtres font pareil.

Ici aussi, on nous prend pour des abrutis. Et ici aussi, nous en redemandons.

11 novembre 2004, 12:00
En relisant vos lettres
C'est signé Mariejosée. Manière stylisée qu'elle a choisie pour écrire son prénom ou douteux éclair d'originalité de la part de ses parents? On s'en fiche.

Ce dont on se fiche moins, c'est du contenu de son message. Probablement le plus juste et le plus honnête parmi ceux que j'ai reçus de la part de nombreux étudiants en sciences de l'éducation qui ont l'impression que je suis sur leur dos à longueur d'année.

Deux chroniques et un quart en deux ans que je leur consacre. À environ 50 chroniques par année, ça fait à peine plus de 1 %. Mais bon, z'ont l'impression que je les persécute, alors ils se défendent.

En ce qui concerne le message de Mariejosée, ça va comme suit:

"Bonjour M. Desjardins,

Depuis plus d'un an, vous vous attaquez aux étudiants en sciences de l'éducation. On échoue au test de français à notre entrée au bac. Oui, et puis après? Nous avons quatre ans pour apprendre la langue française dans toute sa complexité, apprendre à maîtriser ses règles les plus absurdes, ses règles d'accord parfois douteuses. J'y ai échoué à ce foutu test. Ce foutu test où on nous questionne sur les exceptions de la grammaire, sur des exceptions qu'on n'a parfois jamais apprises. (...) Vous pouvez continuer de nous "blaster" allégrement comme vous le faites depuis un bon moment. Par contre, je sais (et la plupart des étudiants aussi) que ce test n'a pas de crédibilité valable. Il représente ce que nous devons supposément avoir acquis à notre entrée au bac. Mais il ne faudrait pas oublier que nous avons quatre belles années devant nous pour parfaire notre langue écrite.

Est-ce que vous, M. Desjardins, saviez écrire de façon si juste, si véridique, si majestueusement au début de votre carrière?"

Bon, je vous coupe un peu avant la fin, Mariejosée. D'abord pour vous dire que je n'écris pas majestueusement. Loin s'en faut. Ce n'est pas de la fausse modestie, c'est la pure vérité. J'écris avec des gants de boxe ou avec une tapette à mouches, mais pas avec majesté. Et puis le début de ma carrière, vous y assistez présentement.

Cela dit, est-ce que vous connaissez Serge Gainsbourg? Lui écrivait majestueusement. Vous connaissez sa chanson En relisant ta lettre? Vous devriez, c'est une de ses premières tounes, un bijou de méchanceté. Tout au long de la pièce, le narrateur passe une lettre de rupture au crible en y corrigeant les nombreuses erreurs de français.

En lisant le message d'une de vos collègues qui écrivait: "Les erreurs qu'on a fait (sic), la majorité des francophones les auraient fait (re-sic) à moins d'être linguiste (re-re-sic)", j'ai eu envie de m'adonner au même exercice, mais en me concentrant sur les participes passés.

Sauf que placer "il faut accorder avec le complément d'objet direct lorsque placé devant le verbe" dans un poème, c'est un peu chiant, non?

Voilà donc un défi que je ne relèverai pas. Comme celui qu'on m'a proposé dans ce même message, soit de passer ce fameux test.

Eh bien, je vais vous confier un truc, et j'espère qu'on en finira une fois pour toutes avec ce dossier accablant: j'y échouerais probablement, moi aussi, à ce damné test.

Est-ce que ça m'enlève le droit de penser que vous devriez le réussir?

Que non. Parce que vous, vous aspirez à une grande carrière. L'une des plus nobles qui soient. Vous êtes des passeurs de savoir. Il n'y a pas d'autre intermédiaire: vous êtes les correcteurs, vous êtes la référence, vous êtes garants du futur de la langue.

Vous avez quatre ans pour apprendre les rigueurs du français à l'université? C'est malheureusement trop peu. Trop tard.

Je sais, ce n'est qu'à moitié votre faute. Comme me le disait le recteur de votre faculté à l'Université Laval, Claude Simard, vous êtes les fruits de notre système d'éducation.

Vous êtes donc des passeurs naviguant à bord d'un frêle esquif qui prend l'eau, faute d'étoupe. Alors même si c'est désolant, voire révoltant, ce n'est pas étonnant de vous voir couler en bloc.

Aussi, ce ne sont pas les étudiants autant que le principe que je "blaste", Mariejosée. Vous n'êtes pas mes têtes de Turc, vous êtes seulement le symbole de mon écœurement face à un système pourri.

Soyez sans crainte, je ne vous en veux pas. Bien au contraire. J'en veux plutôt aux connards du ministère de l'Éducation. J'en veux à tous ces crétins auxquels il faut botter le cul pour pouvoir enfin acheter des grammaires et des dictionnaires dans nos écoles.

J'en veux à ces triples imbéciles qui envisagent déjà de rogner le contenu général des cours pour axer la formation vers la spécialisation de plus en plus tôt. J'en veux à ces pédagogues à cinq cennes qui sont convaincus qu'en faisant passer la pédagogie avant le savoir, qu'en éliminant le redoublage au primaire, là où tout se joue, on rend service aux enfants, alors qu'en fait, on hypothèque le futur.

Ce futur qui, pour vous, se conjugue déjà tout croche au présent.

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