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Desjardins
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August 2004 - Messages
26 août 2004, 12:00
La débandade
Et dire que j'allais vous servir une chronique en forme d'éloge de l'ennui pour ce retour de vacances. Du genre que je vous aurais raconté comment j'ai regardé le jour se dénouer avec une lenteur proustienne pour mieux sombrer dans l'ivresse des petits instants de farniente qui dégoulinent de bonheur.

Mais, ô terreur, au moment d'écrire ces lignes, nous suivons péniblement le Bélarus au décompte des médailles olympiques. Bons 19es au monde. Alors fuck la lenteur, Proust et les vacances! Un truc qui pue drôlement vient de tomber sur les hélices du ventilo.

C'est Pierre Falardeau qui doit être content: rarement le Canada s'abaisse-t-il à un tel apitoiement sur son propre sort, questionnant ses politiques, léchant publiquement ses blessures avec autant d'impudeur.

À croire que le pays est un chien qui se serait fait frapper par un char.

Mais le plus navrant, c'est que tout le monde a l'air surpris.

Peut-être faudrait-il se rejouer les bandes des dizaines d'entrevues d'avant les Jeux pour y entendre nos athlètes nous préparer au pire: "Je suis surtout content d'être de la sélection", "Si je me qualifie pour la finale, ce sera bien", "C'est quand même pas mal de se rendre aux Olympiques", "Je suis ici pour avoir du plaisir"...

Du plaisir?

Comment voulez-vous qu'on s'excite devant des athlètes qui sont là pour prendre leur pied plutôt que pour chercher la victoire? Le sport d'élite n'est-il pas sacrifice, souffrance et rigueur répétés en boucle, comme une interminable série de petites morts, une discipline spartiate qui n'a rien, mais rien à voir avec le plaisir?

Au-delà de notre score au tableau des médailles, dont je me contrefiche, ce qui m'inquiète d'abord, c'est cette odeur de défaitisme et cet esprit de "participaction" qui planent sur le pays.

Je vous disais que Falardeau doit être content, mais c'est probablement le contraire. Cette unanimité dans la tiède acceptation de la défaite et ces fugaces élans d'une fausse indignation recèlent en réalité une malsaine unité nationale, la devise des participants canadiens aux Olympiques ressemblant de plus en plus à un truc du genre: united we fall...

Je ne sais pas quel con de psychologue sportif leur a mis ça dans la tête, mais à écouter certains athlètes, on croirait qu'ils n'y sont pas pour participer à la plus importante épreuve sportive de leur vie, mais qu'il s'agit plutôt d'une récompense pour leurs longues années d'un travail acharné. Comme si se rendre à Athènes était une activité méritoire où se mêleraient la pitié et une sorte d'ultime plaisir. Du genre: Rêves d'athlètes vous envoie à Euro-Disney.

Et nos journalistes télé font comme si de rien n'était, s'ébaubissant devant des 11es places dans un concert d'éloges qu'on s'amusera à comparer aux derniers instants de l'orchestre du Titanic.

D'ailleurs, parlant de couverture télévisuelle, elle est au moins aussi désastreuse que nos résultats jusqu'à présent. Réseaux anglais et français confondus, il faudrait littéralement cacher la zapette pour m'empêcher de changer de poste tellement les entrevues qui ponctuent les épreuves m'irritent par leur insupportable complaisance, leur insipide candeur et leur complète absence d'imagination. "Malgré votre 30e place, vous êtes quand même contente?", "Le pays vous écoute, alors dites-nous, dans votre sport, ce que le gouvernement pourrait faire pour améliorer votre sort ." Pitié...

Pendant ce temps, au réseau américain, on sombre dans un ennui télévisuel du même ordre, opposant cependant à notre optimisme moribond le proverbial chauvinisme états-unien.

Leur programmation est donc aussi nulle que la nôtre, mais leur attitude moins déprimante.

Contrairement à nous, et comme ce doit être le cas des Français, des Chinois ou des Australiens, eux gagnent non seulement des médailles, mais ils en veulent encore et encore, ils en bouffent, en dévorent. Ils carburent à la victoire, prennent tous les moyens nécessaires pour y parvenir et, avec raison, bombent fièrement le torse au moment de la collecte. Du premier des athlètes au dernier des journalistes.

De mon côté, j'ai bien appris ma leçon de Canadien. En bon perdant, ne reste plus qu'à mater les plans rapprochés des joueuses de volleyball de plage, me demandant s'il y a quoi que ce soit d'autre aux Olympiques qui puisse encore me faire bander.


5 août 2004, 12:00
Lettre à Momo
Rappel: Le 5 mars 2004, Mohamed Cherfi, immigrant algérien luttant au nom des sans-papiers, est arrêté dans l'église du Vieux-Québec où il se terre depuis que les autorités canadiennes excédées par son militantisme ont entrepris de le renvoyer d'où il vient. Usant d'un prétexte fallacieux, la police de Québec viole le sanctuaire puis remet Cherfi aux agents de l'Immigration qui, eux, s'empressent de lui faire passer la frontière américaine par laquelle il est entré au Canada. Depuis, Mohamed Cherfi est détenu à la prison de Batavia dans l'État de New York, où il attend de connaître son sort.

Salut Momo.

Tu permets que je t'appelle comme ça? On ne se connaît pas beaucoup, je ne t'ai rencontré qu'une seule fois au sous-sol de l'église où tu te cachais. Mais là, j'ai vraiment l'impression que t'as besoin d'amis, et les amis, ça se donne des petits surnoms comme ça.

Alors, Momo, c'est comment la taule? Cinq mois, ça doit être long. Très long. T'as la télé au moins? Moi, je viens de déménager, et j'ai à nouveau le câble. Des dizaines de postes de merde, tu trouves pas? Ça va te paraître absurde, mais j'ai pensé à toi hier soir en regardant les Newly Weds, où Jessica Simpson était tout étonnée de réaliser que les Buffalo wings ne sont pas faites de bison, mais bien de poulet... (soupir)

Si cette connerie m'a fait penser à toi, c'est parce que Buffalo, c'est pas loin de la prison où tu es enfermé depuis cinq mois maintenant.

Tu sais, j'aurais bien voulu t'écrire une lettre d'encouragement, mais je refuse de te mentir. En fait, si j'étais à ta place, je laisserais tout tomber. Je demanderais à prendre le premier vol pour Alger et une fois rendu, je ficherais le camp avec des bédouins. D'ailleurs, le désert te traiterait certainement mieux que les gouvernements canadien ou algérien, et tu y serais plus libre que dans une prison américaine.

Je sais, je sais, t'as des amis et une femme ici. D'ailleurs, quand on a encore reporté ton audience la semaine dernière, je l'ai entendue, ta femme, à la radio. Elle était dégoûtée. Furax, mais un peu découragée quand même.

Sauf que, même si je voudrais bien te dire que tes copains qui te défendent ici ont une chance de faire tourner le vent en ta faveur, je n'y crois pas non plus. Ils sont bien intentionnés, sont de meilleurs amis que moi puisqu'ils y croient toujours, mais personne n'écoute.

D'autant que chez le public, on a presque applaudi quand ils t'ont arraché à ton sanctuaire et envoyé aux States. "Et si c'était un terroriste?" ont demandé certains en réaction à une première chronique que j'avais écrite à ton sujet, les autres s'interrogeant sur le fric que tu leur avais coûté pendant que tu étais sur l'aide sociale...

À ce sujet, sache, mon cher Momo, que les BS, nous, on les aime blancs et québécois de souche. Que nos concitoyens bénéficient de l'aide sociale, passe encore, mais des étrangers qui passent le plus clair de leur temps à aider d'autres étrangers à rester ici en profitant de nos impôts!? S'ils t'avaient eu devant eux, certains des lecteurs de cette chronique t'auraient même renvoyé en Afrique du Nord à coups de pied au cul.

Et puis l'autre raison pour laquelle tu ne peux compter sur personne ici, c'est l'été. On le sait, l'été, la terre cesse de tourner. Entre les déménagements, les vacances, les noyades en série, la guerre des vélos contre les autos et la psychose des trampolines, nous ne trouvons guère le temps de nous préoccuper du voisin. À moins qu'il ne passe la tondeuse à l'heure du souper.

Et si on le faisait, qu'on arrêtait de se regarder le trou de balle ne serait-ce que deux minutes, on se ferait traiter de communiste pro-Ben Laden, ou un truc du genre. Ça coupe un peu l'envie, t'avoueras.

Mais ce sera l'automne bientôt, dis-tu? Ce sera aussi la rentrée, le retour au boulot et aux petits malheurs du quotidien ouaté. Le bonheur dans l'indifférence.

Je te dis ça parce que je pense que tu es laissé à toi-même. Je m'en excuse, Momo, mais les amis, ça se dit les vraies choses. Aussi dures soient-elles.

Si je t'écris cette lettre, donc, c'est pour te signifier qu'au-delà de toute allégeance politique, je considère que le sort qui t'est réservé est proprement inhumain. Personne ne mérite ça. Surtout pas de faire cinq mois de prison sans avoir commis de véritable crime. Et s'il reste ne serait-ce qu'une parcelle d'humanité en nous, impossible de ne pas être au moins sensibles à ta cause.

Mais la seule chose que je puisse t'offrir est un ersatz d'amitié et cet échantillon d'empathie mêlé au défaitisme qui me caractérise.

Désolé.

Allez, Momo, je te laisse là-dessus, on a un autre important combat pour la liberté à mener ici.

Bonne chance. T'en auras bien besoin.


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