"Y ont dit qu'y avaient eu un téléphone de Denver pis que, pour eux autres, la consigne, c'était de fermer Québec." C'est comme ça qu'une travailleuse mise à pied résumait la situation juste après avoir appris la fermeture de l'usine de fabrication des sandales en caoutchouc Crocs. C'est aussi un maudit bon résumé de comment ça marche quand les décisions se prennent ailleurs et que ton boss d'ici n'est pas le vrai boss.
Les commentaires du grand patron de Rio Tinto, M. Albanese, sont aussi révélateurs de la façon dont ça se passe quand les décisions se prennent à l'étranger: "Le Québec est trop loin pour produire de la valeur ajoutée." Autrement dit, donnez-nous l'électricité pour que les actionnaires fassent leur argent à produire des lingots d'aluminium. Pour ce qui est de le transformer, on ira ailleurs parce que le Québec, c'est trop loin.
Trop loin de quoi? Jacynthe Côté, présidente de Rio Tinto Alcan Métal primaire, nous disait pourtant, la semaine dernière lors d'un dîner-conférence, que les trains et les avions constituaient deux des trois marchés cibles de la compagnie. À ce que je sache, le Québec n'est pas trop mal positionné dans ces deux domaines.
Sommes-nous juste bons à brader nos ressources naturelles? Sommes-nous encore des porteurs d'eau? On n'est plus en 1950. Maintenant, on n'est plus obligé de subir. Grâce à la nationalisation de l'électricité, on a les moyens de négocier. Pourquoi consentir des blocs d'électricité à rabais à des multinationales s'il n'y a pas d'investissement dans la véritable création de valeur?
Exiger une deuxième transformation en retour d'avantages financiers. Encore faut-il le vouloir et y croire. "On s'engage à favoriser la deuxième transformation des matières premières... bla, bla, bla..." C'est le genre de discours que l'on attend de tous les politiciens. Pourtant, j'ai eu la surprise de ne rien lire de tout ça dans le dernier énoncé économique de Jean Charest.
Mais en regardant de plus près le contenu des ententes qu'a signées son gouvernement avec Rio Tinto et Alcoa, je comprends que Jean Charest ne parle plus de deuxième et troisième transformation. En fait, dans ces contrats, on offre de l'électricité à rabais pour 35 ans sans exigence de deuxième transformation et sans même de plancher d'emplois. Un beau chèque de 140 millions $ par année aux alumineries. Plus l'entreprise produira efficacement ses lingots, moins il y aura de jobs et plus la subvention par emploi sera élevée...
Pendant ce temps, l'État de New York a négocié un plancher d'emplois en ayant encore moins d'avantages à offrir. Les alumineries auront pas mal plus intérêt à y investir en transformation pour créer les emplois qu'elles ont promis. Bernard Landry, lui, avait obtenu d'Alouette en 2002 un engagement à créer 1000 emplois dans la seconde et troisième transformation en échange d'un bloc d'énergie à bas prix.
Il faudrait aller encore plus loin qu'exiger la deuxième transformation. On devrait percevoir des redevances sur nos matières premières, de façon à investir massivement dans la recherche qui nous permettra de vraiment diversifier notre économie. Prenez par exemple la Norvège, consciente du fait que le pétrole ne sera pas toujours aussi payant: elle se constitue un fonds pour l'innovation de 7 milliards $. C'est plus de deux fois le budget annuel de la recherche universitaire au Québec pour une population deux fois plus petite.
Comme pour l'or, l'aluminium dépend de la présence ou non d'une ressource naturelle. Ce n'est pas comme les manufactures qui peuvent produire n'importe où. Il faut qu'on se serve du gros bout du bâton quand on l'a.