Quiconque se regarde de près voit ses poques. On en a tous. Elles sont plus ou moins apparentes mais immanquablement présentes. Certaines nous viennent de l'enfance ou de l'adolescence. Elles peuvent être familiales autant que sociales, génétiques autant que politiques, économiques, religieuses ou culturelles. Les poques, c'est là où on a mal.
Dans notre société de performance et d'images, les poqués n'ont pas la cote. Alors, on cache nos poques. Certaines se voient plus que d'autres. Quand tu es décrocheur, immigrant, sans emploi, peu scolarisé, sans expérience professionnelle, en monoparentalité ou handicapé, c'est plus laborieux de se trouver un gagne-pain. Dans certains cas, le simple fait d'être une femme est une poque.
Heureusement, c'est de moins en moins le cas au Québec, mais le fait demeure un peu partout dans le monde. L'intégration au milieu du travail est un défi pour des centaines de milliers de personnes au Québec pour toutes sortes de raisons différentes.
Je me souviens d'une discussion avec Guy Rancourt, directeur général de Récupex, un organisme sans but lucratif qui se spécialise dans la récupération de vêtements tout en faisant de l'insertion à l'emploi en Estrie. Il me racontait qu'il y a quelques années, alors qu'il interviewait une immigrante bosniaque pour un stage de formation au salaire minimum, il lui avait demandé ce qu'elle faisait avant de venir ici. «J'étais juge à la Haute Cour», lui avait-elle répondu visiblement gênée. Elle avait besoin d'un travail. Elle était prête à trier des vêtements usagés ou à coudre de vieux tissus pour faire de nouveaux habits, pourvu qu'elle s'insère dans la société québécoise.
Les entreprises d'insertion
S'inspirant des valeurs de justice, d'équité, de solidarité et de démocratie, des entreprises d'insertion comme Récupex, le Chic Resto Pop, les Petites-Mains, Renaissance, SOS Vélo, Pro-Prêt et une quarantaine d'autres sont unies au sein du Collectif des entreprises d'insertion du Québec. Chacune dans leur secteur, mais unies dans l'effort, elles travaillent à la construction d'une économie respectueuse de ses rouages les plus importants: les gens. Étant conscientes qu'il s'agit là d'un projet de société, partout, elles cherchent des partenaires. Elles forment plus de 2700 personnes par année dans 12 régions du Québec, couvrant plus d'une soixantaine de domaines d'apprentissage.
Bien que je fréquente déjà plusieurs de ces entreprises à titre de consommatrice, j'ai utilisé le prétexte de cette chronique pour en découvrir une nouvelle dans mon quartier. À quelques rues de chez moi, je me suis rendue chez Imprime-Emploi.
Avec de grands joueurs qui commencent à faire imprimer leurs livres, leurs magazines et autres publications en Chine, je me suis dit que cette entreprise devait avoir la vie dure. Je m'attendais à arriver dans un lieu un peu miteux, comme le sont certaines imprimeries conventionnelles. Ce fut tout le contraire. Le lieu était accueillant, beau et lumineux. Une réceptionniste pleine d'attention m'a permis de rencontrer Michel Morin, directeur d'Imprime-Emploi. Il m'a vite fait comprendre qu'il s'agissait là d'une vraie entreprise, qui devait répondre aux vrais impératifs du marché en matière de qualité de produits, de délais de livraison, de prix, etc. À vrai dire, j'ai vite découvert que cette imprimerie est beaucoup plus qu'une «vraie» imprimerie. Elle est une école, un centre d'accueil au monde du travail et pour un grand nombre d'employés, un incubateur de dignité.
J'y ai rencontré Émilie et Vincent, deux jeunes qui fréquentent Imprime-Emploi. Elle a 21 ans, est arrivée du Ghana, il y a 6 ans. Quand je lui ai demandé ce qu'elle avait tiré de son expérience, elle m'a dit que ça l'avait «dégênée», que ça lui avait permis de s'ouvrir, que depuis, elle avait envie d'aller de l'avant, de retourner aux études. Elle dit avoir confiance qu'elle fera sa place. Peut-être réalisera-t-elle son rêve de devenir actrice au cinéma? Quant à Vincent, qui rêve de découvrir le monde en voyageant, c'est dans celui de l'imprimerie qu'il croit avoir trouvé son métier. Il a décidé de retourner à l'école pour terminer son secondaire 5 et obtenir un diplôme d'études professionnelles dans ce domaine.
Comme quoi, il y a moyen de soigner ses poques. Des poques qui appartiennent à toute la société et que nous avons tout intérêt à soigner collectivement. Merci à tous ceux et celles qui travaillent à la construction d'un système économique sans perdant.
Pour en savoir plus sur les entreprises d'insertion: www.collectif.qc.ca, www.imprime-emploi.com, www.recupexinc.com.